Liens d'évitement



9 mars 2010
Anja Silja : des Maîtres chanteurs au Pierrot lunaire


Parmi les plus anciens spectateurs du Théâtre du Capitole, certains se rappellent probablement son passage à Toulouse en février 1964 dans le rôle d’Eva des Maîtres chanteurs. De ses débuts à l’âge de dix ans, en 1950, au Titania-Palast de Berlin-Ouest, au Pierrot lunaire qu’elle interprétera prochainement au TNT pour le Théâtre du Capitole hors les murs, Anja Silja peut se vanter d’avoir déjà accompli soixante ans de carrière dans le chant lyrique et interprété une très grande variété de rôles, de la Reine de la nuit à Madame de Croissy, en passant par Elektra et Emilia Marty de L’Affaire Makroupoulos, et bien entendu la totalité des grands rôles wagnériens de soprano. Après une répétition de Pierrot lunaire, Anja Silja revient, à l’occasion d’une interview, sur l’ensemble de sa carrière, et sur l’évolution d’une personnalité musicale qui a marqué le public d’opéra des cinquante dernières années, par une discographie très fournie et de nombreux passages sur les grandes scènes lyriques du monde entier.


De nombreux amateurs d’opéra vous connaissent par vos enregistrements ou vous ont vue sur scène. Vous semblez vous être spécialisée dans les grands rôles dramatiques, bien sûr d’abord dans les opéras de Wagner, puis dans les rôles de Salomé, Elektra, Lulu, avant de vous consacrer à un répertoire plus spécifique comprenant Schönberg et Kurt Weill. Quel regard portez-vous sur l’ensemble de votre carrière ?
Ces vingt dernières années, ma spécialité a plutôt été Jana ?ek. Dans ma période bayreuthienne, j’ai bien entendu beaucoup chanté Wagner, mais après la mort de Wieland Wagner [en 1966], je n’ai plus jamais chanté Wagner. Je suis restée une wagnérienne, mais je ne suis plus une chanteuse wagnérienne. Ma spécialité, ce sont avant tout les opéras slaves, tchèques en particulier, Makropoulos, Jen ?fa. C’est sont mes principales caractéristiques. Aujourd’hui, je suis surtout connue pour ce répertoire tchèque.

Parmi vos grands rôles compte Salomé. Quel souvenir en avez-vous ?
J’ai chanté Salomé dans le monde entier pendant près de deux décennies. Salomé, Lulu, Jen ?fa, Emilia Marty sont les rôles que j’ai le plus chanté dans ma carrière. En France, j’ai chanté Jen ?fa et Emilia Marty à Paris et à Aix-en-Provence. J’ai d’ailleurs commencé à me produire à Aix en 1958. Je me souviens aussi être venue à Toulouse pour interpréter le rôle d’Eva des Maîtres chanteurs, en compagnie de Wieland Wagner, avec qui j’avais traversé la France entière en voiture pour me rendre ici. Depuis ce temps, je suis sans doute devenue une autre femme. Je ne me conforme pas à cette tendance consistant, chez certaines chanteuses, à incarner toute leur vie des personnages jeunes. Aussi m’a-t-on entendue ces dernières années dans des rôles plus mûrs, tels Madame de Croissy, la Comtesse Geschwitz, la Comtesse de la Dame de Pique et Kabanová.


Anja Silja en répétition 1 Anja Silja en répétition de Pierrot lunaire (Crédit : David Herrero)



On vous a entendu dans les Sept péchés capitaux de Weill, en tant que Jenny dans Mahagonny, et finalement récitante dans Pierrot lunaire, en particulier sous la direction de Boulez et Craft. Avez-vous un penchant pour les rôles récités, déclamés, à la périphérie de l’opéra ?
Mahagonny est un opéra très difficile à chanter, qu’on ne peut pas du tout aborder quand on n’est pas chanteur d’opéra, à la différence de L’Opéra de quat’ sous. Kurt Weill a pleinement conçu Mahagonny comme un opéra. J’aime certes aussi l’opérette, hélas aujourd’hui trop souvent remplacée par la comédie musicale, dans laquelle on ne m’a jamais entendue, même si on m’a proposé des rôles dans My Fair Lady et Kiss Me, Kate. Ces œuvres légères me plaisent mais l’évolution de ma carrière m’a vraiment attachée à de grands rôles lourds et dramatiques. J’ai chanté Erwartung ces trente dernières années dans le monde entier et interprète le Pierrot lunaire depuis environ huit ans. Pierrot lunaire est aussi, malgré les apparences, une œuvre très difficile pour le chanteur, quoique très intéressante, pas seulement pour le public, à laquelle je n’ai pas voulu me consacrer plus tôt, car il s’agit de Sprechgesang [chant parlé]. Je me suis plus tard rendu compte qu’on ne doit pas seulement chanter, dans Pierrot lunaire. Ce qui m’attire aujourd’hui dans cette œuvre, c’est ce personnage très attachant, qui est là malgré tout, même s’il n’y a pas d’action dramatique à proprement parler.

Les rôles-titres de Salomé et Elektra, comme la Femme d’Erwartung, sont des parties vocales très tendues qui ont été déterminantes dans votre carrière. Quelle en est la raison ?
Si je me suis autant intéressée aux rôles-titres de Salomé, Elektra, puis à Erwartung, c’est surtout en raison de la présence de personnages forts. Car ce qui m’intéresse à l’opéra, ce n’est pas uniquement le chant, mais aussi l’incarnation d’un rôle. Salomé est une très jeune fille ; je ne l’ai chantée que lorsque j’avais à peu près le même âge, sinon ça n’aurait pas, à mon avis, été crédible.
C’est le caractère qui m’attire à l’opéra, la caractérisation d’un rôle. Chanter est fondamental, parce que je suis chanteuse, mais ce n’est pas le facteur déterminant dans l’interprétation d’un rôle.

Comment s’est déroulée votre rencontre avec Christian Rizzo pour ce Pierrot lunaire toulousain ?
Le travail de Christian Rizzo est très intéressant, car il ne consiste pas à mon sens en une véritable mise en scène. C’est bien une chorégraphie, à laquelle il faut soi-même apporter quelque chose. Le concept est très attrayant, qui consiste à réunir ces trois grands destins de femmes, chaque fois une seule femme, trois destins de femme qui présentent des similitudes. La solitude, le désespoir et la recherche réunissent ces trois rôles. Cela me plaît d’observer en répétition comment Christian Rizzo travaille avec les deux autres chanteuses et comment il s’y prend pour réunir les trois ouvrages. Il a d’ailleurs trouvé une solution visuelle convaincante.


Propos recueillis par Sofiane Boussahel

Informations