Liens d'évitement



9 mars 2010
Stéphanie d’Oustrac : "J’ai besoin d’un rôle qui me porte"


Stéphanie d’Oustrac compte parmi ces interprètes qui n’accepteront pas deux fois un rôle qu’ils n’estiment pas, après coup, être dans leurs cordes. La Révélation de l’année 2002 aux Victoires de la Musique Classique a fait la preuve de son talent dans des rôles aussi divers que Médée dans la Thésée de Lully, Didon de Purcell, Chérubin et la Périchole. Entourée des danseurs du CDC et de l’association fragile / christian rizzo, celle qui sera prochainement Carmen, à Lille, interprète au TNT, dans le cadre de la saison hors les murs du Théâtre du Capitole, La Voix humaine de Francis Poulenc, tragédie lyrique en un acte en forme de monologue créée en 1959 par Denise Duval, l’égérie et confidente du compositeur. Le rôle semble avoir été taillé sur mesure pour Stéphanie d’Oustrac, qui a accepté après une répétition de confier ses impressions et revenir sur les moments forts de sa carrière.


Entre la tragédie lyrique de Lully, votre fréquentation assidue d’Offenbach, votre pratique éprouvée du répertoire français du premier XXe siècle, vous définissez-vous comme une artiste éclectique ?
Oui, car depuis le début de ma carrière, j’ai eu la chance de m’adonner à des œuvres, des périodes et des rôles différents. Certes, tout acteur, tout comédien, prétend pouvoir faire à la fois du comique et du tragique. Cependant, grâce à l’opéra, j’ai vraiment pu atteindre cet idéal et incarner des personnages très différents, en passant justement sans cesse de la tragédie au comique, de l’opéra « sérieux » à l’opérette. Dès ma formation, j’ai couvert un large registre, du baroque au contemporain. Mais dans le métier, on a tendance à nous « cataloguer » un peu trop souvent. En ce qui me concerne, j’ai très vite été définie comme une interprète baroque, avant que l’on me propose d’autres rôles.
Je voulais être surtout à la fois chanteuse et comédienne. Une fois ma formation accomplie, j’ai rencontré William Christie, qui m’a accordé une grande confiance et m’a proposé, dans les Métamorphoses de Psyché de Lully, d’être les deux à la fois. Ce fut pour moi une très belle expérience que de réunir ces deux passions tout en portant des textes classiques. Le texte y possède une musique qu’il lui est propre et qu’il faut retrouver, pour en exprimer toute la sensualité.

S. d'Oustrac en répétition 1 Stéphanie d’Oustrac en répétition de La Voix humaine (Crédit : David Herrero)


Lors de votre récital toulousain, qui aura lieu aux Abattoirs le 17 mars prochain, vous interpréterez la Dame de Monte-Carlo le lendemain de la première de La Voix humaine, deux œuvres de Poulenc sur des textes de Cocteau, dont le climat expressif semble très différent. Quelle est la raison de ce choix ?
La Voix humaine et La Dame de Monte-Carlo, ne correspondent pas au même âge de la vie d’une femme. Dans La Dame de Monte-Carlo s’exprime une femme qui a tout perdu. Dans La Voix humaine aussi, mais Poulenc précise qu’il s’agit d’une jeune femme. La Dame de Monte-Carlo met en scène, pour ainsi dire, une femme qui a vécu davantage, qui a rencontré beaucoup d’hommes.
Après la déception amoureuse, elle est passée au jeu, une autre forme de dépendance. Elle fait partie des gens qui donnent tout. L’écriture de ces deux œuvres, que l’on doit à un même compositeur et à un même écrivain, est très proche du ressenti suscité par la parole, par le texte tel qu’on le parle. Aussi, j’aime coupler ces deux œuvres et ai choisi avec mon pianiste, Pascal Jourdan, de présenter à Toulouse La Dame de Monte-Carlo en récital, parallèlement à La Voix humaine.
Le choix de Francis Poulenc relève aussi d’une affinité profonde avec la langue française. J’ai été bercée par la musique de Poulenc. J’ai reçu beaucoup d’influences de ce compositeur. Depuis longtemps, j’aime son Stabat mater, que j’ai découvert à l’âge de 17 ans, avec une grande envie de le chanter, même si je n’avais pas la voix ! Dans le répertoire de Barbara, dans la chanson française à texte en général, on retrouve à mon avis la même profondeur chargée d’intensité, de douceur et de sensualité, que dans les mélodies de Chausson et Poulenc.

On vous connaît dans les rôles de mezzo lyrique (Annio dans La Clémence de Titus, Sesto dans Giulio Cesare de Haendel, Didon de Purcell). Le rôle de Carmen, que vous interprétez à Lille cette saison, fera-t-il évoluer votre tempérament vocal vers le mezzo dramatique ?
Je ne me considère pas moi-même comme la mezzo dramatique à laquelle on s’attend lorsqu’on se rend à une représentation de Carmen. Je suis sans doute une voix qui a des facilités aussi bien dans le grave que dans l’aigu. En ce moment, je me prépare à chanter Carmen tout en travaillant sur La Voix humaine. Mais pour préserver ma santé vocale, je dois me faire à l’idée que ces deux types de rôles très différents, que je travaille quasiment en même temps, ne doivent pas être chantés comme des rôles diamétralement opposés. La Voix humaine est bien sûr vocalement beaucoup plus fluide, du fait de grands écarts rapides dans la tessiture. Mais il ne faut pas appuyer sur un type de voix pour La Voix humaine et sur un autre pour Carmen. Il faut rester soi-même. Je sais ce que je sais faire, quels sont les personnages, les types d’écriture, qui me portent. Annio dans La Clémence de Titus, un rôle qu’on donne typiquement aux jeunes chanteurs parce que c’est un rôle secondaire, comporte beaucoup de graves et tout à coup beaucoup d’aigus. J’ai dû faire face à des difficultés techniques que je n’ai pas pu surmonter, parce que la nature psychologique du rôle ne m’a pas assez nourrie, y compris dans les airs. En revanche, je me suis reconnue des affinités avec la Phèdre de Britten qui comporte pourtant le même type de difficultés. De même, la femme de La Voix humaine est l’un des personnages dans lesquels je peux m’identifier complètement. J’aurais pu interpréter pendant une année entière un rôle comme Armide de Lully sans que cela me pose de problème. La Périchole est un des petits personnages d’opérette que j’aime particulièrement parce qu’il est très sensible. J’aime en réalité les personnages qui montrent un panel de sentiments le plus large possible. Pour les chanteuses et comédiennes, ce type de rôle, qu’on peut toujours creuser davantage, compte parmi ce qu’il y a de plus beau à exprimer et à jouer. Chaque soir, il en ressortira quelque chose de différent. Je pense aussi à des rôles de tragédiennes baroques qui sont sublimes, telle la Médée de Charpentier.

S. d'Oustrac en répétition 2 Stéphanie d’Oustrac en répétition de La Voix humaine (Crédit : David Herrero)


Comment s’est déroulée, de votre point de vue, votre rencontre avec une personnalité aussi originale, dans le monde de l’opéra, que Christian Rizzo ?
On s’imagine souvent que les chorégraphes qui abordent l’opéra se contentent de mettre la danse au premier plan. Ce n’est pas tout à fait faux. Les chanteurs sont souvent relégués au second plan, tandis que les danseurs expriment le contenu substantiel de l’œuvre par les mouvements de leur corps. Or, dans la mise en scène de La Voix humaine par Christian Rizzo, la danse n’a pas le premier rôle : la qualité d’écoute de Christian, sa sensibilité à l’égard de l’œuvre, son profond respect d’un art auquel il est, à l’origine, étranger, l’ont conduit à me laisser l’opportunité de transmettre ce que j’ai envie d’exprimer, et de me permettre ainsi d’être pleinement satisfaite de mon implication sur scène. Je suis agréablement surprise d’assister au travail d’un metteur en scène qui, sans renier son rôle premier de chorégraphe, aborde l’opéra en mettant la chanteuse au centre. Ce n’est pas si fréquent que cela. Pourtant, notre métier consiste bel et bien à exercer un regard réciproque sur les domaines spécifiques aux uns et aux autres.

Propos recueillis par Sofiane Boussahel



En savoir plus sur le spectacle

Informations