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17 janvier 2011
Alison Chitty : "Les Fiançailles au couvent, une histoire un peu folle"




Le National Theatre de Londres ne s’est pas trompé en consacrant, au début de l’année 2010, une exposition à la carrière d’Alison Chitty : au fil de quarante années de création de décors et de costumes pour le théâtre, l’opéra et le cinéma, jalonnées de récompenses, au Royaume-Uni et dans le monde entier, Alison Chitty a pu développer une esthétique exigeante, toujours au service de l’œuvre et des artistes. Dans la nouvelle production des Fiançailles au couvent, elle s’associe sans peine à l’idéal de fluidité du metteur en scène Martin Duncan, empruntant à l’esthétique constructiviste russe du début du siècle les éléments d’un univers visuel drolatique qui sied parfaitement à la comédie lyrique de Prokofiev.


Vos choix de scénographie sont-ils une référence à l’époque à laquelle Prokofiev a composé son opéra ? Souhaitez-vous souligner le contexte soviétique dans votre production ? Malevich, et le constructivisme en général, vous ont-ils influencé dans votre projet de scénographie ?
Lorsque nous avons commencé à travailler avec Martin Duncan, le metteur en scène, nous étions tous à fait conscients du mélange de pays et d’époques : le livret des Fiançailles au couvent est tiré d’une pièce de Sheridan écrite à la fin du XVIIIe siècle, l’histoire se passe en Espagne et Prokofiev a composé son opéra au milieu du XXe siècle et par ses sonorités, c’est une œuvre très russe. Martin Duncan et moi-même sommes des artistes anglais qui racontent une histoire avec des chanteurs russes pour la plupart. Plusieurs nationalités participent donc à cet opéra et nous avons dû en privilégier certaines dimensions au détriment d’autres : nous avons décidé, à tort ou à raison, que l’aspect anglais de cette œuvre est important pour comprendre les caractères des personnages et la manière dont cette histoire un peu folle nous est racontée. Mais les couleurs musicales typiquement russes sont pour nous essentielles et nous pensions que le moins pertinent est le lieu où cette histoire se passe, en Espagne.
Nous avons décidé d’ancrer l’opéra, grâce aux décors et au monde théâtral que nous créons, dans le constructivisme russe, qui est contemporain de l’œuvre de Prokofiev, mais le monde que nous avons créé est très ouvert. Nous n’avons pas caché les deux théâtres dans lesquels nous allons présenter Les Fiançailles au couvent, le Théâtre du Capitole et l’Opéra Comique : nous montrons le bâtiment dans lequel évoluent les personnages et l’espace que nous avons créé peut faire penser à certains théâtres constructivistes russes, voire à du cirque. Notre travail s’organise autour de quelques éléments qui ont des fonctions très différentes et qui peuvent être utilisés très différemment pour les six lieux représentés.
Nous voulons également que les changement de décor – je n’aime d’ailleurs pas ce mot de « décor », je préfère parler de monde – se fassent à vue, sous le regard du public, ce qu’on ne voit pas traditionnellement dans un opéra, grâce au rideau qui cache ces moments longs d’attente. Notre scénographie est fondée sur la notion d’immédiateté et d’improvisation : tous les éléments de décor sont déplacés par des machinistes et des danseurs.
En regardant des photographies de cette période, nous nous sommes aussi beaucoup intéressés à la manière dont les maquillages étaient réalisés. Dans les années 1910, les lumières de théâtre n’étaient pas aussi sophistiquées que maintenant. Le maquillage est donc très exagéré. Tous les personnages, les danseurs, les artistes du chœur et les machinistes, ont des maquillages quasiment caricaturaux.



Maquettes de costumes pour Les Fiançailles au couvent, par Alison Chitty



De quelle manière avez-vous conçu avec Martin Duncan la mise en scène et la scénographie ?
Il existe selon moi deux types de personnes : ceux qui sont scénographes et ceux qui sont décorateurs – ceux-là ajoutent à l’œuvre des éléments de décor qui ne sont pas forcément nécessaires pour raconter une histoire. J’espère être une scénographe. Il est essentiel que la mise en scène et la scénographie soient intimement interdépendantes, c’est d’ailleurs selon moi la seule manière de travailler. Avec Martin Duncan et le chorégraphe Ben Wright, nous avons réfléchi aux différents éléments dont nous avons besoin pour raconter cette histoire et nous les avons imaginé au fur et à mesure.
Grâce aux nombreuses productions que nous avons réalisées avec Martin Duncan, nous avons des références communes et nous nous comprenons très rapidement.


Beaucoup de scènes des Fiançailles au couvent ont lieu dans des endroits cocasses, comme le marché au poisson ou le monastère abritant des moines éméchés et corrompus. Comment avez-vous créé par vos décors cette dimension comique et satirique de l’opéra ? Ne craignez-vous pas la caricature ? Par ailleurs, cet opéra met en scène deux couples de jeunes gens amoureux. Comment votre scénographie rend-elle compte de cette contradiction entre le comique et le lyrique ?
Cet opéra se passe en effet dans des endroits étonnants et drôles : la première scène se déroule la nuit de Carnaval, puis on se déplace ensuite au marché au poisson, dans un couvent pour femmes et ensuite dans un monastère. Nous avons essayé d’être astucieux et de représenter chaque lieu avec une économie de moyens : nous créons par exemple le marché au poisson avec seulement neuf chariots remplis de poissons et un gros soleil. Le contraste entre le marché au poisson et la maison est évident, nous sommes un peu plus naturalistes en représentant l’intérieur de la maison, même si cela reste très simple.
Mais c’est peut-être surtout grâce aux costumes que nous avons été les plus drôles : toutes les poissonnières portent de très grosses bottes en caoutchouc, de terribles chapeaux et des maquillages très drôles, qui leur donne un visage blême, des lèvres noires et des doigts rouges car elles découpent du poisson gelé toute la journée !
Dans le couvent de femmes, il nous a fallu imaginer ce que les nonnes y faisaient, car le livret ne contient aucune indication. Nous avons décidé de les représenter dans le cloître du couvent, où toutes les nonnes font du jardinage – grâce au maquillage, nous leur verdissons les doigts ! Tous ces éléments de décor et de maquillage sont dans une certaine mesure expressionnistes.
Les Fiançailles au couvent a pour moi aussi une facette romantique, mais qui n’est pas sentimentale. Ces trois mariages à la fin de l’œuvre sont touchants. Cet opéra ressemble un peu à une pantomime anglaise : beaucoup de choses incroyables et terribles ont lieu, mais tout se termine bien.


Comment avez-vous travaillé avec le chorégraphe Ben Wright : avez-vous pensé votre scénographie en termes de mouvements scéniques ?
Nous n’avons pas travaillé ensemble sur les mouvements scéniques mais nous avons réfléchi aux personnages que les danseurs pourraient incarner. Je lui ai proposé de nombreuses esquisses de costumes et nous avons échangé nos idées. Notre point de départ a donc été les personnages dansés, leurs caractères. Nous avons en particulier commencé avec les masques de Carnaval.


Est-ce que cette production des Fiançailles au couvent est un bon résumé de vos choix esthétiques ?
J’ai bien sûr une manière de travailler et une esthétique, que l’exposition organisée à Londres par le National Theatre en 2010 m’a permis de mettre au jour. Mais toutes mes productions sont différentes et c’est à chaque fois un défi à relever. Cette production résume pourtant l’une de mes préoccupations, qui est aussi celle de Martin Duncan et de Ben Wright, qui est que les chanteurs doivent être au cœur de la production. La scénographie ne doit pas les écraser mais les porter. Mon rôle est d’aider ceux qui se produisent sur scène à être les meilleurs possibles, en leur donnant les costumes, maquillages et décors les plus adéquats. La scénographie doit leur permettre d’être au meilleur endroit pour voir le chef d’orchestre et d’être vus et entendus du public. Les Fiançailles au couvent fut pour moi un opéra magnifique à imaginer. La dernière scène par exemple, où tout le chœur est présent sur scène pour la somptueuse fête qui est donnée, fut merveilleuse à réaliser.


Propos recueillis par Sofiane Boussahel


Les Fiançailles au couvent, du 11 au 19 janvier au Théâtre du Capitole

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