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26 décembre 2010
Brian Galliford : un ténor de caractère


Interprète du rôle de Don Jérôme dans Les Fiançailles au couvent de Sergueï Prokofiev à Toulouse puis à Paris, à l’Opéra Comique, le Britannique Brian Galliford y voit l’un des rôles les plus passionnants du répertoire russe pour ténor. Cet habitué des rôles de caractère, qui sera prochainement Iro à Londres dans Le Retour d’Ulysse dans sa patrie, revient sur ses affinités avec un genre, le buffa, et avec une partition. Il évoque une trajectoire personnelle atypique qui force l’admiration.


Êtes-vous familier de l’œuvre de Prokofiev ?
J’ai déjà chanté le rôle de Lopez, un des serviteurs des Fiançailles au couvent, en 2006 au Festival de Glyndebourne, je suis donc familier de cette partition. Je connais bien sûr très bien les symphonies de Prokofiev, ses concertos pour piano, ses mélodies, L’Amour des trois oranges mais je n’avais jamais entendu parler de cet opéra avant le Festival de Glyndebourne ! C’est une œuvre injustement méconnue de Prokofiev, à tel point que parmi les nombreuses biographies de Prokofiev que j’ai lues, certaines ne mentionnent même pas cet opéra ! Écouter Les Fiançailles au couvent, ses magnifiques mélodies, ses airs lyriques et cette énergie typique de Prokofiev, est pour moi un plaisir toujours renouvelé. Poulenc et Britten font partie de mes compositeurs favoris. De Britten, j’ai chanté de nombreux cycles de mélodies, sa Sérénade pour ténor, cor et cordes, ses Cantiques ainsi que ses opéras, dont Owen Wingrave et Peter Grimes. Si j’aime autant Poulenc, c’est pour sa musique sublime, toujours contredite par une distorsion, un écart ou une note étrangère qui rend l’accord beaucoup plus intéressant. Il en est de même chez Prokofiev : un accord sonne de manière inattendue et c’est cet étonnement constant, caractéristique de son écriture, qui m’intrigue et me plaît.


Quelles sont les caractéristiques vocales du rôle de Don Jérôme ?
Don Jérôme est selon moi l’un des meilleurs personnages de ténor du répertoire russe et je suis immensément reconnaissant au Théâtre du Capitole d’avoir choisi de m’engager. Il existe quatre ou cinq rôles de rêve pour un ténor de caractère, deux que j’ai déjà chanté, d’autres que j’aimerais vraiment chanter, et Don Jérôme est pour moi un véritable cadeau ! Don Jérôme est un rôle vocalement très imposant, un défi à relever. Lors d’une répétition [NDLR : l’entretien a eu lieu en décembre pendant les répétitions] nous avons filé en entier le premier acte, ce qui m’a permis de doser mon énergie et de garder de la vivacité pour la fin de l’œuvre. À la différence du rôle de Lopez que j’ai chanté, pour lequel il faut être présent un très court instant, celui de Don Jérôme me permet de m’acclimater à la scène puisque je participe à ce voyage qu’est l’opéra du début jusqu’à la fin. Le rôle de Don Jérôme représente un défi du point de vue vocal aussi à cause de la prononciation du russe. Être entouré de collègues russes me permet de perfectionner peu à peu la langue russe et comprendre ses subtilités. Je me sens parfois un peu intimidé mais tous m’encouragent beaucoup.


Quelles sont les difficultés spécifiques à cette partition ?
Alterner passages chantés et parlés ne représente pas une vraie difficulté pour moi, il me faut simplement changer de couleur vocale. L’idée proposée par Martin Duncan, le metteur en scène, de s’adresser par moments directement au public, me semble particulièrement intéressante. Cela introduit par intermittence une distance avec l’histoire racontée sur scène qui me plaît. Les Fiançailles au couvent contient en effet de nombreux dialogues, ce qui permet de varier les adresses, soit entre les différents personnages, soit au public. Mais je suis en train d’apprendre à jouer des verres accordés, pour le dernier acte de l’opéra. J’en ai encore récemment cassé deux lors d’une répétition mais j’espère avoir un bon sens du rythme pour pouvoir chanter et jouer des verres accordés en même temps !


Comment abordez-vous d’un point de vue théâtral le rôle de Don Jérôme ?
Il me semble que Don Jérôme est comme tous les parents : il a au fond bon cœur, même s’il prend les mauvaises décisions concernant ses enfants pour des raisons financières. Il est certes aristocrate et fortuné, mais il souhaite acquérir toujours plus de richesses ! Cette opportunité d’investir dans le poisson en concluant un accord avec le marchand Mendoza le séduit, malgré l’opposition de ses enfants. Mais tout est bien qui finit bien et il accepte finalement le mariage de ses enfants puisque la pauvreté de son gendre est compensée par la richesse de sa bru ! Je suis quelqu’un de timide et chanter des personnages qui explorent les tréfonds de l’âme, comme Hérode, Piet vom Fass du Grand Macabre de Ligeti ou Don Jérôme, est tout à fait passionnant. Don Jérôme n’est certes pas un personnage extrême mais il a tout de même de graves disputes avec ses enfants.


D’un point de vue personnel, ce rôle est-il pour vous un défi ?
Chanter aujourd’hui ici à Toulouse au Théâtre du Capitole est pour moi une renaissance. J’ai en effet connu une longue période de maladie : à cause d’une tumeur à la gorge, j’ai dû m’arrêter de chanter en septembre 2006 et je ne suis retourné sur les planches qu’en septembre 2008. Lorsque ma maladie s’est déclarée, je venais de chanter le rôle d’Hérode dans Salomé à Bregenz. J’ai dû annuler tous mes contrats et les répétitions des Soldats de Zimmermann que nous avions commencé avec David Pountney. Lorsque la réalité de la maladie vous saute à la figure, vous commencez une autre existence. Après neuf mois d’hôpital, de chimiothérapie et de radiothérapie, je me suis peu à peu reconstruit. Alors que je pensais que le chant m’était définitivement interdit, j’ai senti progressivement de nouvelles sensations, j’ai repris les cours de chant avec mon professeur pour faire une sorte d’état des lieux : comme un vieux bâtiment que l’on rénove, j’ai reconstruit progressivement les « briques » de mon corps. J’espère avoir pu corriger d’anciennes fautes techniques, de mauvaises habitudes, et revenir avec un meilleur instrument qu’avant et une meilleure technique vocale. Un an a été nécessaire pour reconstruire ma voix et reprendre le chemin des auditions. Pour tester mes capacités physiques et vocales sur scène, j’ai commencé par chanter de petits rôles, tels Misail dans Boris Godounov, ainsi que des rôles que je connaissais déjà. J’ai été très prudent et je me suis beaucoup ménagé pour ne pas perdre une énergie difficilement retrouvée. C’est alors que l’on m’a proposé ce rôle de Don Jérôme des Fiançailles au couvent, qui est pour moi un vrai défi à relever. C’est aussi un formidable cadeau que l’on me fait. Aujourd’hui, deux maximes guident ma vie : “Carpe diem” et “you don’t know what you’ve got until you don’t have it”. On ne mesure la vraie valeur des choses que lorsqu’elles nous sont retirées. Être passé par toutes ces épreuves m’a redonné la joie et le plaisir de faire ce métier. Chanter n’est pas seulement mon métier, c’est une joie que je goûte tous les jours.


Les Fiançailles au couvent, du 11 au 19 janvier au Théâtre du Capitole
Tarif : de 10 à 100 €


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