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15 novembre 2010
Grandeur et Décadence de la ville de Mahagonny : un opéra décapant, drôle et cruel



Opéra tout à la fois épique, parodique et tragique, Grandeur et Décadence de la ville de Mahagonny marque la première collaboration entre Kurt Weill et Bertolt Brecht. L’opéra raconte la fondation, l’ascension puis la chute de Mahagonny, ville préfigurant Las Vegas où tous les plaisirs sont permis. Le Théâtre du Capitole retrouve à cette occasion le metteur en scène Laurent Pelly et accueille pour la première fois le chef Ilan Volkov.


Grandeur et Décadence de la ville de Mahagonny est une fable ironique et mordante sur la fondation d’une ville en plein désert par trois criminels en fuite. Mahagonny, cité des plaisirs où l’argent est roi, exerce une fascination telle que de nombreux chercheurs d’or des alentours viennent s’y ruiner. Plaisir et licence à l’excès conduisent au déclin inexorable de cette ville-piège condamnée à la débauche et au vice.

Composé par Kurt Weill et écrit par Bertolt Brecht à la fin des années 1920, décennie surnommée les « Goldene Zwanziger » en Allemagne, cet opéra reflète l’effervescence intellectuelle et artistique que connaît alors l’Europe, et en particulier Berlin, et l’attrait de nouveaux genres musicaux venus des États-Unis, notamment du jazz. L’essor formidable de nombreuses villes européennes tel Berlin fait naître de nouvelles interrogations sur la ville et ses transformations sociales. L’apparition des nouveaux media que sont la radio et le cinéma fascine en outre Weill et Brecht : Grandeur et Décadence de la ville de Mahagonny est un opéra composé de différentes séquences que l’on peut comparer à des plans cinématographiques. La thématique du pouvoir que confère la découverte de l’or est d’ailleurs déclinée dans plusieurs œuvres contemporaines de l’opéra, comme le film de Chaplin La Ruée vers l’or et le roman de Blaise Cendrars L’Or, ouvrages nés tous deux durant l’année 1925.

Inaugurant la collaboration entre Kurt Weill et Bertolt Brecht, Grandeur et Décadence de la ville de Mahagonny est une étape décisive dans l’œuvre des deux artistes : ils commencent par écrire en 1927 un Songspiel – expression née de la contraction de song, ballade populaire anglo-saxonne et de Singspiel, genre d’opéra allemand dans lequel alternent textes chantés et dialogues parlés – intitulé Les Chants de Mahagonny. L’oeuvre est ensuite enrichie puis représentée pour la première fois à Leipzig en 1930 sous le titre Grandeur et Décadence de la ville de Mahagonny. Entre ces deux versions de l’opéra, Weill et Brecht écrivent notamment L’Opéra de quat’sous, popularisé au cinéma par Pabst qui réalise l’un des premiers long-métrages parlants de l’histoire du cinéma.

Par leur collaboration, Weill et Brecht souhaitent renouveler le genre de l’opéra et les structures dramatiques héritées du XIXe siècle. Refusant ce que Brecht entend par « opéra culinaire », pur objet de plaisir et de divertissement, ils s’efforcent de fonder un théâtre musical épique appelé à éveiller la conscience du spectateur. À cette occasion, ils retrouvent le genre de l’opéra « à numéros », divisés en scènes distinctes, de la période baroque et classique. Grandeur et Décadence de la ville de Mahagonny, qualifié par ses auteurs d’« essai d’opéra épique », est entièrement conçu de manière à empêcher l’identification des spectateurs aux personnages, « abandonner l’illusion au profit de la mise en discussion », favoriser la distance critique et la réflexion. Si l’opéra répond à une visée sociale implicite, il ne peut cependant se réduire à sa dimension de critique du capitalisme outrancier et de la consommation effrénée. Le rire et l’ironie apparaissent toujours en contrepoint de la critique sociale et font de cette farce ubuesque un « théâtre plaisant », « à la fois populaire et raffiné » (Roland Barthes) : « Ce théâtre qui se voulait engagé ne craignait pas d’être distingué ».

C’est d’ailleurs ce fil rouge qui a guidé Laurent Pelly, le metteur en scène de cette nouvelle production du Théâtre du Capitole : au-delà de l’aspect violemment critique, c’est selon lui la dimension parodique et burlesque qui doit primer dans cet opéra décapant, drôle et cruel à la fois. Familier des œuvres plus légères et des opérettes d’Offenbach – il a notamment mis en scène Orphée aux Enfers ou La Vie parisienne –, Laurent Pelly refuse d’enfermer l’ouvrage dans un contexte trop réaliste et narratif, optant pour une scénographie à usage multiple ne figeant pas la signification de l’opéra. C’est Ilan Volkov, jeune chef passionné de musique du XXe siècle, qui dirigera cette production. Nous retrouverons avec plaisir deux artistes qui se sont déjà produits sur la scène du Théâtre du Capitole : Marjana Lipovšek campant la figure haute en couleur de Léocadia Begbick, et Chris Merritt dans le rôle de Fatty qu’il a déjà chanté à plusieurs reprises avec succès.


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