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15 novembre 2010
Nikolai Schukoff : « Jim est un provocateur qui remet en question les règles établies »


Pour ses débuts in loco, le ténor autrichien Nikolai Schukoff incarne dans Grandeur et Décadence de la ville de Mahagonny de Kurt Weill et Bertolt Brecht Jim Mahoney, un personnage jusqu’au-boutiste, aussi complexe que provocateur. Cet habitué du répertoire wagnérien nous explique les difficultés vocales de ce rôle qu’il aborde pour la première fois et l’écriture musicale d’une œuvre éminemment originale qu’on aurait tort de réduire à sa seule dimension politique.


Vous qui interprétez pour la première fois Kurt Weill, quelle est votre perception de cette musique ?
C’est en effet la première fois que j’aborde Kurt Weill, mais je connais l’œuvre de Bertolt Brecht pour avoir joué dans la pièce Die Massnahme (La Décision, 1930, ndlr) sur une musique de Hanns Eisler, très proche de celle de Weill, typique du Berlin des années 1920. C’est une musique extrêmement moderne, proche de la tonalité libre par certains aspects, innovante dans son instrumentation qui fait la part belle à l’harmonie, et où l’on sent une grande proximité avec le jazz, le charleston, le cabaret. Pourtant, dans Mahagonny, Weill ne se prive pas de faire quelques citations : on y reconnaît Bach par exemple, ou encore le grand choral « Feuer und Wasser Probe » (l’épreuve du feu et de l’eau) de La Flûte enchantée de Mozart. Même si c’est une musique gaie en apparence, il y a toujours chez lui cette couleur un peu morbide, grinçante, dissonante qui m’évoque l’œuvre du peintre expressionniste Otto Dix.


Parlez-nous du personnage de Jim Mahoney qui est véritablement au cœur de l’intrigue de Grandeur et Décadence de la ville de Mahagonny.
Tous les personnages de l’opéra sont intéressants parce qu’ils incarnent chacun un stéréotype. Pour certains personnages, cette dimension caricaturale est d’emblée annoncée par leur nom même, c’est le cas de Billy Tiroir-caisse. Jim Mahoney est un personnage très présent, qui a davantage d’espace pour se développer. Je crois qu’il y a beaucoup de Brecht dans ce personnage qui aime à dénoncer les choses qui ne vont pas dans la société. Derrière Jim Mahoney, on devine le doigt dénonciateur de Bertolt Brecht.
À son arrivée à Mahagonny, Jim est un bûcheron, un homme simple, naïf, qui a travaillé dur en Alaska pendant sept ans, sans présence féminine. Avec ses amis, ils ont amassé beaucoup d’argent et sont venus pour le dépenser en prenant du bon temps. Mais Jim ne tarde pas à s’ennuyer, à rejeter ce monde qu’il juge hypocrite. Il sait qu’on peut se croire libre tant que l’on a de l’argent, mais que dès que l’on en a plus, les choses sont très différentes. Il ne faut pas oublier que la première version de l’œuvre, Das Songspiel Mahagonny, a été créée dans la ville de Baden-Baden, une ville thermale et mondaine très chic, sorte de Monte-Carlo allemand. L’œuvre a d’ailleurs fait scandale car Weill et Brecht montraient à travers le personnage de Jim le pouvoir de l’argent, un pouvoir à double tranchant.
J’aime beaucoup la complexité de Jim, ce côté « tordu » qui le rapproche d’un Don José, d’un Hoffmann : c’est un personnage en butte à de nombreux problèmes. Les rôles unidimensionnels, je pense par exemple au Duc de Mantoue dans Rigoletto, ne m’intéressent pas ! Ce sont plutôt ces personnages en souffrance, pris dans une situation difficile qui retiennent mon attention. Jim Mahoney est donc tout à fait mon genre de rôle !
Un autre aspect révélateur de ce personnage, c’est son rapport aux femmes, à Jenny en particulier. Jenny est une prostituée que Jim idéalise, il est fasciné par elle. Le Duo des grues, qu’il chante avec Jenny à la fin de l’opéra, est une magnifique scène de mélodrame qui dénote au milieu du reste de l’opéra. Pourtant, lorsqu’il est en difficulté, Jim découvre qui est vraiment Jenny : une femme vénale, qui vend son corps pour survivre, voilà tout. Sans argent, abandonné par ceux qu’il croyait ses amis, Jim sera exécuté.


Est-ce à dire que ce personnage est un héros, alors même que Brecht et Weill refusent toute empathie et toute identification ?
Non, bien sûr. Jim est un personnage extrême, jusqu’au-boutiste car c’est lui qui pousse Mahagonny au bout de sa logique en proclamant la fin de tous les interdits. C’est en cela qu’il ressemble le plus à Brecht. Il explique aux habitants que le monde est mauvais, et que puisque l’ouragan qui approche s’apprête à tout détruire, à quoi bon laisser perdurer tous ces interdits ? Autant faire voler tout cela en éclats et s’amuser un peu. En échange de son argent, la veuve Begbick proclame la fin des interdits dans une atmosphère de fin du monde. Brecht montre que ceux qui font les règles n’agissent pas toujours pour le bien commun, qu’ils sont facilement corruptibles alors que la majorité suit docilement.
À Mahagonny, une seule chose importe, au dessus de toutes les autres : l’argent. Le manque d’argent est d’ailleurs le pire crime qui soit. On voit bien lors de la scène du procès que plus les crimes sont graves (la sédition, le meurtre), moins la peine est lourde, mais que celle-ci culmine quand il s’agit de grivèlerie : Jim est condamné à mort pour n’avoir pas payé trois bouteilles de Whisky.
Jim n’est pas un personnage aimable, c’est un homme qui n’hésite pas à affirmer : « Si tu veux avoir ce qu’on a pour de l’argent, alors prends l’argent. Si tu vois un homme qui a de l’argent, tape-lui dessus et prends son argent, c’est ton droit ! Si tu veux habiter une maison, choisis une maison et fourre-toi au lit. » etc. Mais il dit aussi qu’il faut toujours réfléchir, penser par soi-même. Jim est un provocateur mais il invite le spectateur à réfléchir, à remettre en question les règles établies. Qui oserait dire cela aujourd’hui ? Cela passerait pour une exhortation à la violence. N’est ce pas pourtant ce qui se passe aujourd’hui, lors que l’on voit les formes que prennent les guerres, de l’Irak aux guerres que se mènent les pays par multinationales interposées, quels que soient les prétextes politiques ou religieux invoqués ? Selon moi, Mahagonny décrit un monde mauvais, où les règles sont mauvaises mais qui, sans règles, est condamné à la décadence. Pour que le monde survive à une société sans règles, il faudrait que l’homme accepte de voir la bête qui est en lui et parvienne à la contrôler. C’est un texte puissant.


C’est là une vision très politique de l’opéra. Weill et Brecht n’en ont-ils pas fait une farce ?
Brecht et Weill ont voulu présenter une pièce très drôle en surface, qui provoque le rire, mais qui montre soudain une telle brutalité que le contrecoup est frappant. La vérité exposée est encore plus brutale, plus crue. Laurent Pelly fait de même avec sa mise en scène : il emmène le spectateur dans une voie humoristique pour tout à coup mieux lui présenter un miroir, un peu comme s’il lui disait « Toi qui a ri, maintenant : regarde ! ». Ce qui me plaît dans l’approche de Laurent Pelly, c’est que n’étant pas germanophone, il s’attache aussi beaucoup à tout ce que Weill a mis dans sa musique. Il me semble qu’en Autriche, en Allemagne, l’œuvre de Brecht est un tel monument qu’on aurait eu du mal à laisser une vraie place à la musique.


Comment s’est déroulé le travail avec Laurent Pelly ?
Laurent Pelly est un metteur en scène qui aime faire beaucoup de répétitions, non pas au sens littéral de « répéter », plutôt dans l’acception allemande, c’est-à-dire « probieren », essayer. Les premières semaines de répétitions ont été particulièrement riches, au cœur d’un processus véritablement créatif. Au contraire des metteurs en scène qui cherchent à imposer leur vision du personnage, Laurent Pelly nous a permis de chercher notre voie, c’est un travail tout à fait passionnant. Plus investis, les chanteurs ont ainsi l’impression d’endosser la responsabilité de leur interprétation. Cette approche apporte aussi davantage de réalisme, puisque nous ne sommes pas dans une démarche mimétique et que nous nous projetons dans les personnages.



Nikolai Schukoff


Parmi les ouvrages de Wagner, de Strauss, du Carmen de Bizet, cette œuvre apparaît comme atypique dans votre répertoire. Comment l’abordez vous vocalement ?
D’abord, en ce qui concerne ma trajectoire artistique, je dois dire que j’attache beaucoup d’importance au fait d’avoir devant moi un programme toujours « multicolore ». Je parle plusieurs langues et mon répertoire est loin de se limiter aux rôles wagnériens, que je chante il est vrai de plus en plus. J’interprète aussi régulièrement Don José par exemple, et j’aborderai bientôt le rôle de Pinkerton dans Madame Butterfly. Je suis par ailleurs en train d’apprendre un rôle pour la création à Madrid de La Página en blanco de Pilar Jurado. Vous voyez qu’on ne peut pas me coller l’étiquette de ténor wagnérien !
Le rôle de Jim Mahoney m’intéresse beaucoup, il est difficile mais aussi passionnant. D’abord le texte de Brecht est formidable et exige de soigner tout particulièrement la diction pour que chaque mot soit compréhensible même dans les passages où l’accompagnement orchestral est puissant. C’est un rôle dramatique, long – comme celui d’Hoffmann par exemple – donc un rôle très physique, qui demande beaucoup d’investissement. On ne peut certes par le comparer à Sigmund ou Parsifal, beaucoup plus lourds, mais il faut être en grande forme physique pour l’interpréter. Enfin j’aime la proximité avec le théâtre qu’induit le texte parlé.


Qu’avez-vous appris grâce à ce nouveau rôle d’un point de vue vocal ?
Beaucoup de choses. L’écriture de Weill, particulièrement pour les rôles masculins, rend l’interprétation très délicate techniquement car il y a beaucoup de notes écrites précisément dans le passagio (passage : registre entre les notes intermédiaires et les notes aigues, ndlr). Le rôle de Jim Mahoney est de ce point de vue très proche du rôle d’Erik dans Le Vaisseau fantôme, qui monte assez souvent jusqu’au fa c’est-à-dire dans le passagio. Or la langue allemande exige que l’on chante des voyelles claires, en particulier le a, ce qui est particulièrement complexe dans les notes de passage où l’on risque de perdre la minceur, la finesse de la voix. Il y a dans ce rôle plus de difficultés techniques qu’on pourrait l’imaginer, écrit parfois en tonalité libre. Les harmonies changent aussi beaucoup, l’écriture se rapproche presque par moments du dodécaphonisme. Pour autant, je ne fais pas partie de ces chanteurs qui travaillent énormément en amont avec un pianiste, j’aime arriver sur scène avec mes propres idées parce que je souhaite rester le plus créatif possible.




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