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21 janvier 2011
Pascal Dusapin : « Médée, un individu partagé entre deux mondes. »



Pascal Dusapin, né en 1955, élève de Iannis Xenakis, compte parmi les principaux compositeurs français contemporains. Deuxième de six opéras, Medeamaterial, créé en 1992 à Luxembourg, a été écrit pour une soprano colorature et un ensemble vocal amplifié, qui figurent cette « pieuvre à cinq têtes » qu’est Médée, et un orchestre baroque . Au moment où cet entretien est réalisé, en 2007, la chorégraphe allemande Sasha Waltz s’apprête à présenter au public, Medea, recherche chorégraphico-musicale sur la tragédie de Médée dont Medeamaterial forme le socle. Le compositeur revient ici sur les sources antiques et contemporaines d’un mythe intemporel qui met en scène une femme déchirée, fragmentée.


L’opéra Medeamaterial a déjà été souvent mis en scène. Etait-ce pour vous surprenant que Waltz le chorégraphie ?
(…) J’ai l’habitude de voir ma musique chorégraphiée. Avant Sasha Waltz, d’autres ont chorégraphié Medea. Cependant, Sasha Waltz me donne l’impression d’avoir plutôt mis en scène mon opéra, bien qu’elle soit à mon sens davantage qu’un metteur en scène : elle est une personnalité créatrice à part entière, pas seulement une transpositrice d’émotions. C’est une femme forte et fragile qui sait exprimer des questionnements et des doutes, mais les convertit avant tout en gestes artistiques. _ (…)


Les libertés de Sasha Waltz dans sa mise en scène affectent autant la musique que le texte de Heiner Müller. La mise en scène de Sasha Waltz accède résolument à la source du mythe.
On ne doit pas oublier que Heiner Müller aimait lui-même beaucoup qu’on « déplace » ses pièces. Il souhaitait que le metteur en scène puisse pleinement s’approprier les pièces et je crois que cela vaut aussi pour la musique. (…) Pour ce qui est de la lecture du mythe de Médée par Sasha Waltz, je crois qu’au fond elle foule le même chemin que Heiner Müller. Ils cherchent tous les deux la dimension intemporelle du mythe et lui donnent corps dans un geste très contemporain. Heiner Müller va chercher la source du mythe dans ce qu’il a d’intemporel pour l’intégrer à la sensibilité moderne. Sasha Waltz se range aussi dans cette double posture : elle revient à la source, mais ramène à elle le mythe de Médée à travers sa propre vision. Tous deux creusent aux sources, évitant à la fois la narration d’une légende et la modernisation obsessionnelle. Ils apportent au mythe leur langue personnelle respective. Ainsi, ils offrent au public une marge d’interprétation très importante. On pourrait aussi réaliser une mise en scène très politique de Médée, et surtout avec la version de Heiner Müller. Médée, c’est en somme le monde d’aujourd’hui, le Sarajevo du début des années 1990 par exemple.


Dans la partition il y a en effet une référence aux combats qui se déroulaient à Sarajevo qui avaient lieu pendant que vous composiez.
On trouve des références aux événements politiques dans tous mes manuscrits. Medea m’a permis d’une façon tout à fait particulière de me rapprocher du monde réel. (…) Le texte de Heiner Müller m’y a beaucoup aidé. Encore maintenant, je parle beaucoup de politique quand je parle de Medea. Une femme qui tue ses propres enfants, finalement à cause d’une altercation sur une question de territoire, à cause d’un sacrifice et d’une trahison innommables – tout cela est très présent dans le monde contemporain, il suffit de songer au Proche-Orient.


La confrontation politique, dans le mythe de Médée, n’est rien moins qu’un conflit des cultures. Pour les Grecs, Médée est une barbare, pour Heiner Müller, elle incarne avant tout la tension entre le colonisateur et le colonisé. Cette tension se répercute-t-elle dans votre musique ?
Pour Médée, j’ai choisi en toute conscience une voix très aiguë car je voulais un chant presque pur. Les notes les plus aiguës de cette partie sonnent chez de nombreuses chanteuses presque comme des cris. À l’intérieur de l’ambitus d’une même voix – c’est le cas chez Caroline Stein – se déploie une très large palette expressive, ce dont je me suis servi pour commenter et préciser la position ambiguë et inconfortable dans laquelle se trouve Médée. (…)


La solitude d’une femme entre deux mondes. Dans le texte de Heiner Müller, elle dit : « Je veux déchirer l’humanité en deux / Et demeurer dans le vide au milieu Moi. »
Médée est un individu partagé entre deux mondes. C’est la raison pour laquelle sa voix est divisée, fragmentée. Je l’ai démultipliée en quatre, voire cinq autres voix. Quand on souffre, on éclate, on n’est plus dans la situation de recoller ses propres morceaux.


Extraits de l’entretien réalisé en juillet 2007 par le dramaturge Marcus Gammel en vue de la première en Allemagne de Medea de Sascha Waltz au Staatsoper Unter den Linden à Berlin.



Medea, 28 et 29 janvier au Théâtre du Capitole
Tarif de 10 à 60€


Rencontre avec Pascal Dusapin
En marge des représentations de Medea au Théâtre du Capitole, une rencontre avec Pascal Dusapin aura lieu le 28 janvier à 18h au Théâtre du Capitole.


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