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26 avril 2011
Un Pont neuf





Avec pour objectif d’ouvrir les portes du Théâtre du Capitole au public le plus large possible, Frédéric Chambert, directeur artistique, a confié à Sarah Goldfarb et à son équipe l’animation d’ateliers de pratique artistique destinés à des personnes fragilisées par la maladie, le handicap et les nombreux visages de l’exclusion. Très vite, l’opéra La Bohème, qui ouvrait la saison, s’est imposé comme le point de départ d’un projet d’écriture, de pratique théâtrale et chorale, Un Pont neuf dont le résultat sera présenté le 17 avril prochain sur la scène du Théâtre des Mazades. Une formidable aventure artistique et humaine.


L’éclosion du texte
Au coeur de ce projet mené en étroit partenariat avec les services sociaux de la ville et les associations, l’opéra de Giacomo Puccini a servi de canevas à un projet d’écriture et d’interprétation théâtrale et vocale. Des séances d’improvisation autour de scènes-clés de l’opéra ont servi de matériau brut pour la réécriture d’une histoire transposée dans le Toulouse d’aujourd’hui. L’adaptation musicale, signée Nick Hayes, emprunte aux grandes pages de l’oeuvre du compositeur italien. Les personnages – Musette, Lili (Mimì), Armand (Marcello) ou Pablo (Rodolpho) – loin du Paris artiste des années 1830, sont désormais un professeur de droit, une vendeuse de pizza et une danseuse au chômage. Et lorsque Lili meurt, emportée par la maladie, c’est précisément au moment où elle aurait dû épouser Pablo, un sans-papiers guatémaltèque que la police vient arrêter.


« Un travail né de l’intérieur »
Si l’issue est encore plus sombre que dans le drame puccinien, il ne faudrait pas chercher ici un quelconque misérabilisme. « Nous n’avons pas souhaité nous renseigner trop précisément sur les origines et les trajectoires des participants à ce projet, explique Sarah Goldfarb, car il nous a semblé que cela pourrait biaiser notre façon de fonctionner. Bien sûr, nous sommes à l’écoute et nous sommes très conscients des fragilités de chacun, mais nous ne souhaitons pas mettre ces fragilités en avant. Nous avons voulu éviter que le travail artistique soit influencé par de quelconques a priori. » Aussi cette transposition n’est-elle pas une compilation d’histoires personnelles teintées de mélodrame ; elle porte au contraire la marque des idéaux citoyens et des espoirs de ses auteurs.


Raconter une histoire ensemble
Veronika Mabardi, qui a encadré l’écriture collective du projet, raconte que l’un des participants, aux prémisses du processus d’écriture, avait affirmé faire peu de cas de la romance entre Mimì et Rodolphe, affirmant que l’essentiel, dans cette oeuvre, était bien celle de la solidarité et de la fraternité qui se noue entre les personnages. Le collectif est réellement le moteur de cette aventure humaine qui tend à créer des ponts entre des hommes et des femmes qui ont uni leurs efforts, des heures durant, pour écrire, jouer et chanter ensemble, surmontant leurs craintes et leurs réserves. « Chacun a ses problèmes, ses soucis, mais quand on vient aux ateliers, on les laisse à la maison. Notre esprit s’éloigne pour un moment des gros problèmes de la vie », confie une participante. Le climat de confiance et d’entraide mutuelle qui s’est tissé entre les participants et l’équipe d’intervenants conduit chacun à donner le meilleur de soi-même. « On sait que si l’on manque une réplique, si l’on a un trou de mémoire, un partenaire viendra à la rescousse, c’est très rassurant. », souligne Paulette, qui rend aussi hommage à la gentillesse et à la patience des intervenants : « ils nous ont apprivoisés avec beaucoup de douceur, nous ont amené petit à petit à nous dépasser sans nous brusquer ».


Ouvrir des portes
Aucun ne regrette les exercices de concentration, de mémorisation, de pratique chorale et théâtrale menés lors d’intenses sessions de répétition. Certains, happés par leur vie professionnelle et familiale, reconnaissent que ce sont les rares moments qu’ils s’accordent pour eux seuls. Les personnes isolées sont heureuses de retrouver « la grande famille du week-end », d’autres renouent avec des rêves d’enfants, mettent fin à des frustrations, apprennent à reprendre confiance, à faire ces choses qu’ils n’auraient jamais pensés pouvoir faire. L’une d’entre eux, Muriel, raconte : « Quand on est comme moi en recherche l’emploi, on se sent dévalorisée aux yeux de la société. Des projets comme celui-là permettent de retrouver une meilleure image de soi. Moi qui suis assez introvertie, ces ateliers me permettent de travailler sur moi, et d’être plus à l’aise lors de mes entretiens d’embauche. Cela permet aussi de garder le moral dans les périodes difficiles, de ne pas se replier sur soi. Le fait de se sentir fragile, finalement, si on l’accepte et que l’on fait l’effort d’aller vers les autres, ça peut ouvrir des portes, créer des liens. »


Témoigner d’une aventure humaine
Pour Josiane, « au final, il y a quand même plus de plaisir que de peur. Et puis, j’ai 65 ans, je n’ai plus rien à craindre ! J’y vais, je ne l’ai jamais fait de ma vie, mais je fonce ! » La date de la présentation au public approchant, le trac pointe chez ces apprentis chanteurs et comédiens qui se disent pourtant impatients de se produire en public. Pour Sarah Goldfarb, venir assister à ces représentations, c’est témoigner d’une grande aventure humaine et revenir aux sources : « À nous professionnels, un tel projet redonne sens à notre pratique du métier mais aussi à la pratique du spectateur. Cette aventure nous rappelle que l’Art, c’est avant tout le lien. »


Un Pont neuf
Dimanche 17 avril à 17h, au Centre culturel-Théâtre des Mazades
Entrée libre, dans la limite des places disponibles

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