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10 février 2012
Pierre Jodlowski : "Les paroles de John Cage"

« - Pour vous, qui est John Cage ? - Il vous laissait la liberté d’être », répond immédiatement la contrebassiste Joëlle Léandre. Cette musicienne, complice du compositeur américain, est l’une des figures centrales du John Cage Project, aux côtés, entre autres, du pianiste Wilhem Latchoumia et du compositeur Pierre Jodlowski (studio éOle). Celui-ci évoque pour nous cette soirée en forme d’énigme qui s’inscrit dans le cadre du cycle Présences vocales, conçue comme une invitation à découvrir l’univers d’un artiste atypique.


En quoi ce projet est-il important pour le collectif éOle ? De quelle manière prend-il place au sein du cycle Présences vocales ?
Il s’est avéré passionnant d’évoquer la personnalité de John Cage dans un cycle dédié à la voix dans la musique contemporaine au sens très large du terme. Puisque ce compositeur a su instiller dans sa musique un propos éminemment poétique, nous avons essayé de construire la programmation de la soirée non pas uniquement autour de sa musique mais aussi en se penchant sur ses « paroles », son univers, ce qu’il avait à nous dire. Aussi, des extraits de films seront montrés, et divers documents où l’on voit John Cage. Il nous a semblé important d’insister sur cette prise de parole d’un compositeur susceptible d’habiter l’intégralité des espaces du Théâtre du Capitole.


Comment les Radio Music serviront-elles de lien entre les différentes séquences de la soirée et comment les happenings occuperont-ils les espaces mis à disposition par le Théâtre du Capitole ?
L’ambition du Projet John Cage n’est pas de présenter un simple concert mais plutôt de monter en partenariat un événement entièrement pensé pour le public, où le public puisse avoir l’impression d’entrer chez John Cage. La maison de John Cage doit être incarnée par les espaces du Capitole. Dès que l’on passera la porte du Théâtre, on verra des photos et on entendra ses sons. À ce titre, les radio music joueront un rôle tout à fait particulier. John Cage a eu l’idée de proposer à des interprètes de jouer d’un instrument jusque là inusité en tant que tel : le poste de radio. Sur les partitions, il est demandé aux musiciens de scanner des fréquences de la bande FM et de moduler le volume de postes de radio fonctionnant simultanément. Le résultat est assez aléatoire car on ne sait jamais ce que vont diffuser les ondes au moment du concert, a fortiori 40 ans après, dans un autre pays. Ce happening très cagien – le phénomène aléatoire est mis en scène en étant incarné par des personnes – crée une situation intéressante et troublante pour le public. Au lieu de battre le rappel auprès du public par un tintement de cloche, on préfère le livrer au hasard des ondes radiophoniques, à la superposition aléatoire des voix de la radiophonie.
La distance et l’humour sont des traits marquants de la personnalité de John Cage. Il ne se prenait pas au sérieux, même si sa musique pouvait être rigoureuse et sérieuse. Par ailleurs, il a travaillé sur les notions de hasard et de happening, sur l’idée que des choses prévues au départ pouvaient se produire comme elles pouvaient finalement ne pas avoir lieu. Quand on se lance dans ce genre d’aventure, on ne peut pas, à mon avis, se prendre trop au sérieux. Il faut accepter la fragilité de l’instant. Nous avons essayé de recréer cet esprit de John Cage en lui faisant habiter la plupart des espaces du Théâtre du Capitole. Les deux foyers seront occupés, comme le hall d’accueil et la salle. On pourra aussi découvrir une installation dévoilant l’une des inventions de John Cage, le « watergong », un gong dont on modifie la hauteur en le trempant dans l’eau. Des documents d’archives, les radio music, côtoieront des temps d’improvisation, ou de semi-improvisation, grâce notamment à la présence de la contrebassiste Joëlle Léandre. Il faut que le public puisse en permanence avoir librement accès à l’univers de John Cage, en entrant, sortant, revenant à sa guise. La petite collation à base de champignons que nous prévoyons est comme un clin d’œil à la passion de John Cage pour la mycologie. Pour John Cage, qui a intégré les champignons dans son rapport au monde, en acceptant de se perdre dans la forêt, il y avait là sans doute une manière de mieux se connaître soi-même. Le Projet John Cage propose au public de découvrir l’univers d’un compositeur et non pas seulement d’entendre sa musique.


Comment ont été sélectionnés les œuvres présentées lors de cette soirée et les artistes invités à les défendre ?
Nous avons tout de suite pensé à la contrebassiste Joëlle Léandre, car elle a beaucoup fréquenté John Cage et travaillé avec lui, a largement contribué à défendre sa musique en l’interprétant abondamment. Joëlle Léandre se livrera à un travail sur la voix et dirigera l’exécution de Ryoanji, une pièce qui fait intervenir un ensemble de musiciens jouant divers instruments et objets. Joëlle Léandre est vraiment partie prenante du projet. Outre les nombreuses personnes présentes sur le plateau, la venue du pianiste Wilhelm Latchoumia est tout aussi importante, dans la mesure où il présentera une partie du projet qu’il a réalisé l’année dernière pour la Fondation Royaumont autour de Daughters of the Lonesome Isle (1945). Ce projet a consisté à passer des commandes à des compositeurs avec pour contrainte majeure de réutiliser le piano préparé de John Cage auquel s’adresse cette œuvre à l’origine. « Préparer » un piano, au sens cagien du terme, cela veut dire qu’on y met à l’intérieur, entre les cordes, des petits objets, tels vis, gommes, boulons, pour faire en sorte que le son du piano change complètement. La préparation demeure inchangée durant toute la durée d’exécution du morceau.


Cette soirée a-t-elle vocation à démontrer l’importance de John Cage pour toute une génération de musiciens et créateurs ?
On n’organise pas un événement artistique pour accomplir une démonstration. Avec le Projet John Cage, nous voulons surtout proposer une immersion, ce qu’on ne peut faire avec tous les compositeurs car beaucoup d’entre eux, aujourd’hui comme par le passé, sont restés proches d’une manière classique de penser la musique, en écrivant des œuvres pour lesquelles la partition fait réellement autorité. Ce n’est pas du tout le cas de John Cage. Si l’on veut travailler sur la notion plastique, la notion d’installation ou de happening, il nous faut faire appel à des personnalités dont le catalogue se prête à ce type de manifestation. Cette soirée permettra au public d’approcher une personnalité artistique aux multiples facettes, notamment par le biais de l’« immersion ». Quelqu’un qui se retrouvera dans l’enceinte du Théâtre à ce moment-là devra avoir la preuve du caractère très prolixe, inventif et singulier de l’univers de Cage.

Propos recueillis par Sofiane Boussahel


John Cage Project, le 17 mars à partir de 19h30 au Théâtre du Capitole
Pass de 10 à 20€ donnant accès à l’ensemble de la soirée



Vignette : John Cage (1987), Photo : Russ Widstrand, permission du John Cage Trust

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