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10 avril 2013
Don Pasquale - Donizetti

Entretien avec Stéphane Roche, metteur en scène, et Antonio Scarano, collaborateur artistique

Le sujet de Don Pasquale obéit à une trame issue de la commedia dell’arte propre à faire l’unanimité parmi le public. On peut aisément imaginer quel avantage cela offre au metteur en scène.

Stéphane Roche Ce n’est pas tant la trame qui est importante que le sujet, car si nous sommes bien dans le registre de l’opera buffa, Don Pasquale est une œuvre d’équilibre : la convention de la commedia buffa, avec toute la férocité qui peut la caractériser, n’est que la toile de fond d’une histoire sur les rapports humains, non dénuée de moments d’émotion, où les gens se vouent un profond respect l’un envers l’autre, même s’ils s’ingénient à se tromper mutuellement.

Antonio Scarano La puissance théâtrale de Don Pasquale repose sur la rencontre de divers traits caractéristiques du genre bouffe. Dans la distribution des rôles, nous retrouvons tout d’abord les archétypes de la commedia dell’arte.

Don Pasquale peut être rapproché de Pantalone et Malatesta d’un Scapin, tandis que Colombine serait Norina et Pierrot serait Ernesto, le neveu de Don Pasquale. Donizetti retient tout ce qu’il peut y avoir de féroce dans la comédie italienne, mais il invente presque en même temps un nouveau genre, où la férocité et le cynisme servent des intentions bienveillantes.

Don Pasquale mêle à mon sens très habilement profondeur humaine et caractère artificiel du genre bouffe.

Stéphane Roche Don Pasquale tire sa force, en tant qu’ouvrage comique, du fait qu’il conforte dès le début le spectateur dans l’idée qu’il connaît déjà le déroulement de l’intrigue. Cependant, si on suit l’ouvrage étape par étape pendant le spectacle, on ne sait pas quelle autre action va pouvoir découler de l’action présente.

A aucun moment on ne sait quelle direction l’intrigue va prendre. Le spectateur est entraîné dans une aventure, pour peu qu’il veuille bien suivre l’œuvre en temps réel et non dans la projection de ce qu’il sait de la suite des événements. C’est ce qui fait réellement toute la finesse d’écriture du scénario de Don Pasquale.

Durant l’élaboration du projet, vous vous êtes particulièrement intéressés au contexte historique et social dans lequel est né l’ouvrage.

Antonio Scarano Il a été important pour nous de préserver la limpidité de l’ouvrage, en le cernant au sein de son contexte, en essayant de voir quelles seraient les implications dans la vie des personnages d’un écart par rapport à la trame originelle.

Le sujet de cette œuvre, ce sont bien sûr les moeurs du XIXe siècle, plus précisément celles des années 1840, bien que cet opéra s’offre au spectateur comme un hommage aux comédies du XVIIIe siècle. Don Pasquale regarde vers le siècle précédent dans la mesure où il s’agit d’un opera buffa dont l’action se déroule plus de quarante ans avant sa création.

Une histoire d’oncle qui veut marier son neveu n’a pas la même signification en 1800 qu’en 1840, sans parler de la dimension toute différente qu’elle prendrait au XXe siècle. Aussi, ce n’est qu’avec la plus grande prudence que l’on peut extraire un détail ou un autre de son contexte historique d’origine.

Cherchez-vous, dans votre mise en scène de Don Pasquale, à communiquer la saveur de l’exotisme italien à un public français ?

Stéphane Roche La dimension italienne est très importante et puis on n’est pas n’importe où en Italie, on est à Rome. Nous avons voulu garder cet esprit romain, montrer que l’action se situe vraiment dans l’Italie romaine, c’est-à-dire au sein d’une société différente de celle de Naples, plus bourgeoise, plus aristocratique et moins populaire.

Les rapports entre l’oncle et son neveu sont à notre avis très italiens, de même les rapports de l’homme avec la femme, avec la famille, avec l’ami. Un personnage suggéré qui n’est toutefois pas présent, ni même cité, est celui de la mère, celle de Don Pasquale, lequel est l’incarnation de la figure du célibataire n’ayant connu qu’une femme dans sa vie, sa mère, la mamma qui a porté toute sa vie.

Antonio Scarano On dit souvent de ces comédies qu’elles sont artificielles. Je pense que le fond de l’argument comme des ressorts théâtraux n’a ici rien d’artificiel. Si Don Pasquale nous touche encore, c’est parce que Donizetti crée un artifice de toutes pièces à partir d’un matériau qui est lui bien humain !

Comment imaginer un Don Pasquale qui n’a jamais été marié, qui est âgé et qui tout à coup est pris d’une sorte de fureur de mariage et se met en tête de se marier avec une petite jeune, si ce n’est en se rendant compte du rapport qui lie toute cette histoire avec la vraie vie, celle qui nous a toutes et tous déjà fait vivre l’une de ces folles journées où tout paraît improbable et où tout s’enchaîne.

Ce barbon, Don Pasquale, pourquoi diable ne s’est-il jamais marié ? C’est à cause de sa mère, bien sûr ! Jamais aucune belle-fille n’a été à la hauteur de son fils chéri.

Si la mère n’est pas présente, la figure de la femme, à travers le personnage de Norina, joue un rôle prépondérant dans Don Pasquale.

Stéphane Roche La position de la femme est très importante, et dans le cas présent celle de la femme qui tient tête à son mari. Il est très intéressant de voir dans une œuvre de 1843 une femme qui va dire non et met une gifle à son époux.

Il y a ici, dans la confrontation de deux époques, celle de la fin du XVIIIe siècle et celle des années 1840, le témoignage d’une période où s’entrechoquent l’ancien et le moderne.

Antonio Scarano Ce serait une fausse idée de penser qu’au XIXe siècle il ne peut y avoir de confrontation d’époques. Que l’on songe à l’effet que produisaient les jeunes romantiques face à leurs parents.

En creusant un peu les choses, on peut aussi s’apercevoir qu’à travers le personnage de Norina, Donizetti a voulu un hommage au personnage féminin du théâtre des XVIIe et XVIIIe siècles, à ces personnages féminins de comédie qui dans la commedia buffa avaient beaucoup de liberté.

La figure de Norina, personnage moderne pour le XIXe siècle, renvoie à la modernité de ces femmes en train de s’émanciper que l’on trouve dans les comédies des XVIIe et XVIIIe siècles. La femme est le cerveau de la commedia buffa ; en elle se concentre tout l’esprit de la comédie.

La gifle de Norina à Don Pasquale rejoint en quelque sorte celle de Susanne à Figaro chez Mozart. Je soupçonne Donizetti d’en avoir eu assez de mettre à mort les héroïnes de ses tragédies et d’avoir voulu les venger à travers Norina.

Vous concevez donc cet ouvrage comme une œuvre à la jonction de l’ancien et du moderne.

Stéphane Roche Malatesta fait le lien entre l’ancien et le moderne, nous en avons fait le fil rouge de la production car c’est lui l’instigateur de toute cette comédie. Il est le lien entre Don Pasquale d’un côté, le jeune couple amoureux formé par Norina et Ernesto de l’autre.

Avec Don Pasquale, le vieux célibataire qui vit dans l’ombre de sa mère, on est dans un univers vieux et poussiéreux qu’on oppose à un univers plus lumineux, plus actuel et dépoussiéré. Il s’agit bien entendu de la touche de modernité apportée par Norina.

Antonio Scarano L’écriture musicale de Donizetti n’est pas exempte d’une certaine monumentalité. En même temps, elle doit absolument être jouée de manière légère. L’orchestration, très fournie pour un opéra bouffe, est à rattacher aux aspects romantiques et français de l’ouvrage.

La confrontation du lourd et de léger s’associe à celle de l’ancien et du moderne, à celle du sérieux et du comique. On s’approche régulièrement dans Don Pasquale des profondeurs sombres des personnages, et immédiatement la légèreté reprend le dessus.

Donizetti est allé dans certaines scènes jusqu’au moment où la situation théâtrale pouvait basculer dans le drame. Mais il a su préserver à chaque instant l’essence comique de l’œuvre.

Dans Don Pasquale, la jeunesse l’emporte sur le monde des anciens. Est-ce pour autant une œuvre à message ?

Stéphane Roche C’est un opéra humain, dans lequel il est question de relations simples et intelligentes entre les personnages. L’amitié, l’amour, l’entraide, des rapports bienveillants et pleins de malice, y offrent une belle image de ce que peuvent être les relations humaines.

Antonio Scarano En effet, le fond de cette œuvre est bienveillant. Malatesta est un docteur qui va donner « mal à la tête » à Don Pasquale car il faut que ce dernier comprenne, malgré sa vanité, son orgueil, qu’en tant que vieux barbon désireux de s’engager dans un mariage avec une femme beaucoup plus jeune que lui, il risque d’avoir une vie fausse et infernale, ce que lui fait vite comprendre sa pseudo-épouse Norina sous son déguisement de « Sofronia ».

L’intérêt de cette fausseté, de tout cet artifice, sera de faire prendre conscience à Don Pasquale de l’ampleur de son erreur et du fait qu’il a failli frôler le désastre. Si on l’a plongé dans des situations qui ne sont guère faciles, si on s’est joué de lui, si on l’a trompé et malmené, c’est à la fin pour qu’il se dise que cela a été pour son bien.

Stéphane Roche Don Pasquale veut en effet créer une famille en détruisant la sienne. Le peu de famille qu’il a consiste dans le lien qui l’unit à son neveu. Il s’aperçoit en fin de compte qu’il n’a pas intérêt à rompre ce lien.

Antonio Scarano Malatesta est quant à lui l’ami de tout le monde, y compris l’allié amical de Norina. On passerait à côté de l’œuvre si on faisait de Don Pasquale un Faust qui veut retrouver sa jeunesse, et de Maltesta un Mephisto.

Certes, Malatesta va jouer le rôle d’un petit Mephisto de théâtre, mais dans l’intérêt de Don Pasquale, évidemment pas pour le perdre. Malatesta est un peu le metteur en scène d’une comédie qui se crée sous les yeux du spectateur. Il distribue les rôles.

Norina est la grande diva qui improvise les situations théâtrales jusqu’à éblouir le metteur en scène Malatesta. Le regard du public est ainsi sans cesse attiré, invité à voir comment l’action est en train de se tisser. Cette comédie élaborée autour d’une tromperie obéit à une construction qui fait en quelque sorte songer à une improvisation de commedia dell’arte.


Propos recueillis par Sofiane Boussahel, extraits

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