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30 octobre 2013
Entretien avec Jean-Christophe Spinosi



Enfant terrible du baroque, Jean-Christophe Spinosi aime à bousculer les lignes. Avec son ensemble Matheus – à l’origine, un « simple » quatuor familial ! – il a réalisé des enregistrements de Vivaldi, de Haendel, ainsi que des récitals avec des solistes aussi prestigieux que Philippe Jaroussky par exemple, d’une liberté de ton rare. Refusant les lectures muséales auxquelles certains nous ont habitués, il sait redonner une vie, une énergie et une sensibilité à fleur de peau à ces pages qui doivent avant tout parler au cœur. La sensibilité, le cœur, telles sont d’ailleurs les pierres angulaires de sa recherche.




En incluant l’Orlando Paladino de Haydn et l’Orlando Furioso de Vivaldi, vous aurez dirigé trois oeuvres se rapportant à ce personnage. Parlez-nous de ce héros chevaleresque.

C’est un personnage qui me touche personnellement beaucoup. Il est enthousiaste et sensible. Sa chute le rend profondément humain. J’ai beaucoup d’empathie pour lui et je souffre avec lui. Le fait que des compositeurs comme Haydn, Vivaldi et Haendel aient su transformer cette blessure amoureuse en musique est totalement fascinant. C’est l’un des grands sujets de l’Arioste. C’est un héros car il acquiert une sorte de sagesse en triomphant de l’amour, mais en fait, j’aurais aimé qu’il arrive à reconquérir Angelica. Ce serait une autre histoire bien sûr, mais je « m’orlandise » tellement dans cet ouvrage que j’en aurais bien changé le dénouement.

Quelles sont les difficultés vocales spécifiques aux opéras de Haendel et plus particulièrement, si c’est le cas, à cet Orlando ?

Haendel est un compositeur difficile à chanter. Il n’est pas le seul d’ailleurs mais chez lui, la vraie difficulté est autre. Le danger pour le chanteur est ici de basculer entièrement son interprétation sur le contrôle vocal et la plastique du chant. Or, ce qui rend les opéras de ce compositeur miraculeux, c’est lorsque l’interprète affronte avec succès l’écriture vocale et demeure cependant dans le drame.

Pourquoi, d’après vous, les opéras de Haendel ont-ils disparu des affiches pendant un siècle et demi ?

Certains compositeurs, et c’est le cas de Haendel, sont les référents d’une époque et du public de cette époque. Arrive un moment où leur temps est passé. Regardez Rossini : lui aussi a bien compris et a interrompu sa carrière très tôt car son génie commençait à relever du passé. Et il faut du temps ensuite pour qu’ils sortent de l’oubli. Certains même n’en sortent pas. Bien que Haendel représente la quintessence de l’opéra baroque, son temps était révolu. Mais il faut savoir aussi que jusqu’à la fin du xixe siècle, on jouait avant tout de la musique contemporaine.

Haendel a composé autour de quarante opéras. Quelle est la place de cet Orlando parmi ceux-ci ?

Pour moi, il est sur le podium, aux côtés d’Alcina et Ariodante. Mais je dois dire que j’adore également Xerxès pour le côté parodique et ce mélange des genres, bouffe et dramatique, que Haendel a mis dans cet ouvrage. Jules César fait également partie des monuments haendéliens.

Comment définir l’apport fondamental de Haendel dans l’histoire et l’évolution de l’opéra ?
Quelle forme de modernité était alors la sienne ?

Ce qu’il y a de génial chez ce musicien, c’est que, malgré toutes les influences qu’il a subies, qu’elles soient italiennes, allemandes ou anglaises, il est resté Haendel. Sa modernité est dans sa capacité à faire vivre musicalement la dramaturgie d’un livret. Alors qu’il est dans un monde de règles strictes, celui de l’opéra baroque, avec ses arias da capo, etc., lui va s’affranchir non pas de ces règles, mais justement va introduire de l’humain et de l’émotion dans ces règles. Malgré sa forme, l’opéra baroque est donné de nos jours car il anime des êtres de chair et de sang dans des histoires que l’on peut croiser encore aujourd’hui. Prenez l’exemple d’Orlando, ce coeur avec les noms de Medoro et d’Angelica gravés sur un laurier ; pour moi ce n’est rien d’autre qu’un SMS mal dirigé qui atterrit sur le portable du mari trompé. Toute plaisanterie mise à part, ce qui m’impressionne et m’émerveille beaucoup chez Haendel, c’est sa capacité, grâce à la musique, à nous faire vibrer littéralement au rythme des émotions de ses héros.


Propos recueillis par Robert Pénavayre

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