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8 octobre 2013
Entretien avec Kader Belarbi

Autour de la Bête et la Belle


Vous avez créé La Bête et la Belle pour les Grands Ballets Canadiens en 2005. Pourquoi avoir souhaité mettre cette pièce au répertoire du Ballet du Capitole ?

Les contes de fées sont une mise en scène des dynamiques de l’inconscient et chacun s’est sûrement projeté à travers les fantasmes des contes. Dans cette nouvelle aventure dansée, je propose aux danseurs du Ballet du Capitole d’expérimenter par eux-mêmes de nouvelles interprétations de corps et d’esprit. Mon parcours artistique de Danseur Etoile est jalonné d’interprétations d’êtres différents, disgracieux, « animalisés » (Quasimodo dans Notre- Dame de Paris, Rothbart dans Le Lac des cygnes, un loup dans le ballet éponyme de Roland Petit, un faune dans le Prélude à l’après-midi d’un faune de Nijinski) ; à travers eux, j’ai pu comprendre et éprouver les sentiments de ces êtres « mis à part », rejetés. J’ai toujours abordé la danse dans une démarche d’archéologue car comme lui, le danseur va à la recherche de gestes et d’émotions inattendus. Voilà sans doute un autre travail de conscience de soi pour tous les danseurs du Ballet du Capitole selon les thèmes de La Bête et la Belle.

Reprendrez-vous ce ballet tel quel ou le modifierez-vous afin de l’adapter à votre compagnie toulousaine ?

J’essaie de ne pas rester figé sur les premières versions de mes ballets et je m’interroge toujours sur le processus de l’appropriation chorégraphique. Je pose un regard attentif sur mes danseurs afin de déceler le lien que je pourrais trouver entre eux et le propos chorégraphique. Du fait de ma position, l’oeil du directeur intervient aussi avec celui du chorégraphe pour rester vigilant sur l’évolution de chacun. Il est bien sûr question d’affinage dans une reprise chorégraphique et même de recréation pour être encore plus pertinent et plus juste, sans jamais perdre l’intention chorégraphique d’origine. C’est l’histoire renouvelée du jeu sensible entre la transmission, l’interprétation et la création du geste éphémère qui s’inscrit et se perpétue aujourd’hui avec les danseurs du Ballet du Capitole.

Votre pièce est une adaptation du conte bien connu de Madame Leprince de Beaumont, La Belle et la Bête ; pourquoi alors avoir choisi de renverser le titre ?

Je voulais d’emblée signifier qu’il ne s’agit pas uniquement du conte originel. Je ne voulais pas simplement « illustrer  » (mettre en images et en danse) le conte de Mme Leprince de Beaumont, qui reste dans le « féerique » et, comme toujours, se termine bien (ils se marièrent, etc.). Avec Josseline Le Bourhis, nous avons écrit un scénario qui part du conte mais se présente comme une variation sur le thème de La Belle et la Bête. En inversant le titre, La Bête et la Belle, nous avons souhaité décaler le propos : la Bête est moins un homme transformé par quelque sortilège en animal, que le révélateur de l’animalité qui est en nous. Dans cette approche à la fois sentimentale et sensuelle de l’amour par la Belle, la Bête n’attend pas comme un amant éconduit que la Belle puisse un jour éprouver un sentiment réciproque. Cette Bête très humaine, trop humaine, aide la Belle à prendre conscience du conformisme qui l’entoure pour s’en émanciper et devenir elle-même. Louvoyant entre ses désirs et ses répulsions à l’égard de cette Bête si étrange, la Belle personnifie tour à tour l’attirance pour les plaisirs des sens et finalement la maîtrise de soi et l’émancipation du carcan social. La Bête sert de catalyseur dans un parcours initiatique comme une nouvelle « carte du tendre ».

Si l’on en juge par vos créations (Hurlevent, La Reine morte, Le Corsaire, La Bête et la Belle), vous vous plaisez à adapter des oeuvres littéraires en ballets. Pourquoi ?

La connivence entre littérature et danse est historiquement inscrite et ouvre des champs d’explorations riches et inépuisables. Le monde de la danse est sans paroles mais le texte est très présent dans la relation et l’échange entre le chorégraphe, le compositeur, l’écrivain, le créateur lumières et le scénographe. Je conçois l’adaptation d’une oeuvre littéraire non comme une illustration servile de l’oeuvre, mais une réécriture, une transfiguration esthétique et une forme autonome. Dans la plongée d’une oeuvre littéraire, je cherche à décrypter, inscrire et transposer la consistance conceptuelle et émotionnelle de l’oeuvre littéraire. Revisiter La Belle et la Bête m’a plongé dans la relecture d’autres contes et m’a obligé à faire appel à ma mémoire. Je ne crois pas à l’abstraction. Dans toute abstraction, il y a une part de vécu. Et puis, il faut bien le dire, c’est une belle histoire d’amour…

Votre choix musical va de Louis-Claude Daquin à Ligeti, en passant par Haydn et Ravel. Par quoi a-t-il été motivé ?

Je considère György Ligeti comme un peintre sonore. J’ai parcouru toute son oeuvre musicale et son univers provoque en moi des sensations émotionnelles sonores et visuelles. J’ai procédé à une sélection d’extraits de ses oeuvres et ai ajouté au montage musical Louis-Claude Daquin, Haydn et Maurice Ravel. À partir de ce choix musical, les jeux entre les mouvements mélodiques, les valeurs rythmiques, les résonances harmoniques sont des champs sonores que j’agence en séquences dansées où s’expriment les thèmes et les personnages de La Bête et la Belle. À travers la structure musicale, je joue des événements tissés entre eux : la diversité des timbres des instruments, le collage entre son et bruit, la notion de temps et d’espace dans les impressions de continuité et de ruptures. Ces univers sonores influent directement sur le travail chorégraphique. Il en ressort des expressions contrastées et colorées d’après lesquelles je cherche à traduire un phrasé du mouvement en éprouvant une manière instinctive et pensée du geste dans le champ animal ou humain.

Propos recueillis par Carole Teulet

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