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26 février 2014
Les Pigeons d’argile




Pour leur premier opéra, le compositeur Philippe Hurel et le romancier Tanguy Viel ont choisi de mettre en musique une histoire presque banale : dans la richesse trop ostentatoire d’un milliardaire américain, le fils du régisseur du domaine révise ses idées sur la société. Souhaitant faire – et voir – bouger les lignes, il n’hésite pas à kidnapper la fille du magnat, sans pour autant très bien savoir en quoi son geste peut faire avancer la cause de qui que soit. Une mécanique infernale se met en place, qui emportera ceux-là même qui voulaient reprendre la main sur leur destin.
Clin d’œil au monde de l’opéra, dont ils reprennent tous les codes (orchestre classique, traitement lyrique des voix, tension dramatique, présence du chœur), mais aussi à celui du cinéma – Citizen Kane et Sunset Boulevard ne sont pas loin –, Les Pigeons d’argile renouent avec la tradition de commandes d’œuvres qui est l’un des devoirs de toute institution lyrique de la stature du Théâtre du Capitole.




Sujet

En 1975, un fait divers défraie la chronique : l’Américaine Patricia Campbell Hearst, dite Patty Hearst, est enlevée par un groupe terroriste réclamant au lieu d’une rançon une aide aux plus démunis. La jeune femme prend fait et cause pour ses ravisseurs. C’est de ce fait divers que s’inspire librement le romancier contemporain Tanguy Viel pour sa collaboration avec le compositeur Philippe Hurel, dont Les Pigeons d’argile est le premier opéra. S’il est centré autour de l’enlèvement de Patricia par Toni, l’action semble prise dans la conscience d’un autre personnage, Charlie, compagne d’armes du ravisseur et constituant par sa présence le trio central d’amour et de jalousie. Et c’est encore à travers Charlie que Tanguy Viel questionne les thèmes de l’emprise idéologique sur la conscience humaine et la radicalité de l’action subversive.
Certains verront ici une manifestation du célèbre syndrome de Stockholm, même si, de fait, d’autres raisons plus personnelles peuvent expliquer l’attitude de la belle Patricia vis-à-vis de son kidnappeur Toni. Comme dans certains de ses romans, Tanguy Viel met sa narration en abyme, l’un de ses personnages se faisant lui-même narrateur de sa propre histoire, passant du souvenir au temps présent jusqu’à mêler les pistes mêmes de la cavale meurtrière. Librettiste et compositeur s’amusent de tous ces codes, ceux du roman noir américain comme ceux de l’opéra, et entraînent le spectateur dans une histoire enchâssée dans un flash-back digne des plus grands films du genre, Citizen Kaneou Sunset Boulevard. Quant à la musique, Philippe Hurel s’est attaché à rester fidèle à l’orchestre et aux voix « naturels », acoustiques, sans effet ou modification électronique. Cette écriture, de même que la présence du chœur – chose rare dans l’économie de l’opéra contemporain – ancrent Les Pigeons d’argile dans la plus pure tradition lyrique.


Musique


Le compositeur Philippe Hurel est né en 1955. Après des études au Conservatoire et à l’Université de Toulouse puis à celui de Paris, il participe aux travaux de la « Recherche musicale » à l’Ircam en 1985/86 et 1988/89, il y enseigne dans le cadre du Cursus d’informatique musicale de 1997 à 2001. Ancien pensionnaire de la Villa Médicis, Prix de la Fondation Siemens (Munich, 1995) pour ses Six Miniatures en Trompe-l’œil, Prix Sacem des compositeurs en 2002 et Prix Sacem de la meilleure création de l’année en 2003 pour Aura, il est depuis 1991 directeur artistique de l’Ensemble Court-circuit. Ses œuvres (éd. Billaudot et Henry Lemoine) ont été interprétées par des chefs d’orchestres tels que Pierre Boulez, François-Xavier Roth, David Robertson, Ludovic Morlot, Tito Ceccherini, Jonathan Nott, Esa Pekka Salonen, Pierre-André Valade, Kent Nagano, Bernard Kontarsky etc.


Livret


Le romancier français Tanguy Viel est né le 27 décembre 1973 à Brest. Il a été pensionnaire de la Villa Médicis en 2003-2004. Ses romans ont en commun une écriture extrêmement personnelle, au style immédiatement reconnaissable par ses audaces, sa densité, ses éclats poétiques. Pour Les Pigeons d’argile, il joue avec les codes du roman noir américain (ce qu’il accentuera encore dans son dernier roman, La disparition de Jim Sullivan) : cavales, bonne société argentée, idéalisme naïf et gâchette facile. Parmi ses principaux romans, signalons Le Black Note (1998), Cinéma (1999), L’Absolue perfection du crime (2001, prix Fénéon), Insoupçonnable (2006) et Paris-Brest (2009).

« C’était pour moi la première fois que je faisais un livret d’opéra. Et comme en plus je n’écris pas de pièce de théâtre, c’était un exercice très nouveau. D’autant plus délicat que, même dans mes romans, il y a très peu de dialogues. Or ici, tout est dialogue. (…) Le fait de savoir que le texte serait mis en musique m’a beaucoup aidé. Il m’arrivait même d’imaginer moi-même des mélodies très simples qui permettaient aux phrases de venir et j’avais l’impression d’être plus libre que si j’avais écrit du théâtre. Nous avons bien sûr beaucoup discuté avec le compositeur, même si j’ai entièrement écrit le livret avant qu’il compose la première note. Je lui ai d’abord proposé le sujet de l’opéra et puis nous avons discuté du genre de choses que nous aimerions voir sur une scène : quelque chose de vif, de visuel, de rapide, quelque chose aussi de très narratif qui pourrait nous faire penser au cinéma américain, en tout cas à une sorte d’efficacité et de vitesse qu’on retrouve dans un certain cinéma. Et du coup, j’avais envie de m’amuser avec cet imaginaire-là, ce réservoir d’images d’action et de situations très typées. Dans l’histoire, le fait qu’il y ait un enlèvement, une poursuite en voiture, un hold-up, une fusillade, tout cela faisait partie de ce plaisir de dynamiser l’espace de la scène par le mouvement de l’action et en même temps la reconnaissance de situations déjà vues. C’est l’autre sujet du livret, celui de ces personnages qui vivent dans un monde "déjà-vu" et cherchent quand même à le changer, à faire la révolution, et en même temps quelque chose en eux n’y croit plus complètement. Du moins c’est tout le drame de l’héroïne, Charlie, tiraillée entre l’utopie du changement, de la révolution et en même temps la vie simple, l’amour, les choses comme elles sont. Je ne sais pas si ce livret deviendra un roman mais je sais qu’il pourrait l’être, du fait de ce personnage de Charlie, qui pourrait tout à fait être la narratrice d’un livre et raconter son histoire, ses failles et ses idéaux à travers le récit des événements et les figures qui l’entourent. » (Tanguy Viel)





crédits photos : Philippe Hurell © gP / Tanguy Viel © Roland Allard

Informations

NOTA BENE les horaires pour
Le Prophète,

au Théâtre du Capitole
les vendredi 23, mardi 27 et vendredi 30 juin à 19h30

les dimanches 25 juin et 2 juillet 2017 à 15h00