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4 octobre 2013
Présences vocales



Pour la cinquième saison, la série Présences vocales continue son exploration des formes lyriques actuelles dans leurs expressions les plus diverses en compagnie du collectif éOle, d’Odyssud et du Théâtre Garonne.



© David Henry : Création de « Futuristie – Hommage au bruitiste italien Luigi Russolo », Théâtre national de Chaillot, 1975


Entre ruptures et héritages, ces huit concerts offrent un panorama du meilleur de la création musicale contemporaine. Les deux premiers concerts (14 octobre à Odyssud et 6 novembre au Théâtre du Capitole) feront la part belle aux compositeurs français : le premier verra se côtoyer Thierry Pécou, Gérard Pesson et Pascal Dusapin dans des oeuvres chorales a cappella, pour piano solo, ou bien encore – forme tout à fait exceptionnelle – dans un Concerto pour piano où le rôle de l’orchestre est tenu par le choeur.
Avec l’Apocalypse de Jean, oratorio qu’il composa voilà 45 ans maintenant (31 octobre 1968), nous retrouverons ensuite Pierre Henry, dont les oeuvres présidaient déjà à la fondation de ces concerts, voilà cinq saisons.
Puis c’est avec la musique de Robert Ashley, compositeur américain bien connu des amateurs de ballet pour son travail avec les chorégraphes Merce Cunningham et Trisha Brown, que nous achèverons cette première triade de la saison (22 novembre, Théâtre Garonne). Ce sera alors l’occasion de retrouver le baryton Thomas Bruckner, commanditaire de Tracts (1992). Ses nombreux disques disent assez son goût et son talent pour donner tout leur sens à ces musiques où la voix explore sans cesse de nouveaux horizons.


Présences vocales #1
Le Visage – Le Coeur
Thierry Pécou, Gérard Pesson, Pascal Dusapin, Francis Poulenc
Odyssud (Blagnac), 14 octobre à 20h30



« C’est un concerto en deux mouvements avec plusieurs cadences pour piano seul ; c’est une oeuvre très poétique, riche en émotions, qui recèle par moments une très grande violence. » Tels sont les mots d’Alexandre Tharaud, quand on lui demande de parler de cette nouvelle oeuvre de Thierry Pécou, commandée au compositeur français par Joël Suhubiette et son choeur de chambre les éléments. Difficile de mieux qualifier cette création hors normes, où le rôle de l’orchestre, habituel alter ego du pianiste, est ici tenu par un choeur ! Pour l’écrire, Thierry Pécou s’est inspiré d’une poésie orale précolombienne, dont Patrick Saurin vient de proposer une nouvelle traduction. Jeu de dialogues entre le personnage musical du piano et un choeur aux fonctions orchestrales, ce concerto d’un genre nouveau devrait nous offrir un univers musical assez inouï – littéralement ! Au programme également de ce premier concert de Présences vocales de la saison, la Messe en sol pour choeur mixte a cappella en guise d’hommage à Francis Poulenc, qui nous a quittés il y a cinquante ans déjà, ainsi que des extraits d’oeuvres de Pascal Dusapin (son Granum sinapis, composé en 1998) et de Gérard Pesson (Why May ?, composé en 1958). Ou l’actualité de la musique française dans sa plus belle tradition.


Présences vocales #2
Apocalypse de Jean
avec le festival Novelum
Pierre Henry
Théâtre du Capitole, 6 novembre à 20h



La révélation selon saint Jean

Pierre Henry n’est pas un compositeur comme les autres. Quand on lui demande quelles sont ses références, quels sont les maîtres qui ont présidé à la gestation de son univers musical personnel, il ne cite aucun compositeur, mais bien plutôt le vent, le tonnerre, les oiseaux, et les souvenirs sonores de son enfance. En cela, il se rapprocherait davantage de ce grand romantique que fut Rachmaninov qui, lui aussi, repensait aux bruits de son enfance heureuse auprès de sa grand-mère, les cloches de l’église de son village, les chants des paysans selon les saisons. On le voit, nous sommes loin ici des schémas convenus habituellement plaqués sur tout compositeur contemporain. Refusant les Ecoles (même s’il est assurément l’un des pionniers de la musique concrète) et autres Avant-gardes officielles, Pierre Henry est de ceux pour qui la musique n’est pas un art abstrait, isolé, évoluant dans des sphères déconnectées des autres arts comme du monde réel. Dès ses premiers essais, c’est avec d’autres créateurs qu’il travaille, chorégraphes (Maurice Béjart), musiciens (de musique dite savante aussi bien que de rock), cinéastes et poètes… Ce musicien du réel, qui aime à interagir avec ses contemporains, avec les bruits du monde, avec la technologie moderne, l’électronique, est aussi un mystique. Comme celle de son maître Messiaen, sa musique parle à l’esprit autant qu’elle chante pour le corps. C’est que Pierre Henry semble très tôt hanté par des questions métaphysiques, au premier plans desquelles Dieu et la mort. L’Apocalypse de Jean en est l’un des témoignages les plus poignants.
Cet oratorio électronique en cinq temps, qui fut créé en 1968, est né de la collaboration du compositeur avec Georges Levitte pour le texte et Jean Négroni, célèbre comédien et metteur en scène dont la voix parcourt toute l’oeuvre, déformée au gré des modifications électroniques imposées par le musicien… Et cette Apocalypse est bien une « révélation », comme l’étymologie du nom le suggère, et comme le texte de saint Jean y invite également malgré les images d’Epinal qui ont peu à peu occulté son message pour ne laisser place qu’à des mystiques ténébreuses. La fin d’un monde, de « notre » monde, n’est que le passage obligé vers un autre monde, le véritable monde enfin révélé. Les visions de l’Apôtre aimé du Christ durent résonner avec une actualité toute brûlante en cette année 1968, où la société se cherchait elle aussi de nouveaux horizons. En ce xxie siècle où le religieux s’impose de plus en plus sous de nouvelles espèces, déculpabilisé, plus intransigeant souvent aussi, le message de saint Jean, comme celui de Pierre Henry et de sa musique, montrent toute leur puissance visionnaire. Une oeuvre tout sauf contemporaine : intemporelle.


Présences vocales #3
Three Works
Théâtre Garonne, 22 novembre à 20h

Portrait - Robert Ashley

Rencontre apparemment bien improbable que celle d’Atalante, grande chasseresse de l’Antiquité grecque, et la musique contemporaine, a fortiori américaine. C’est pourtant là que le compositeur Robert Ashley a puisé pour son opéra Atalanta (Acts of God), composé entre 1982 et 1987. Partant de cette figure mythologique peu connue d’une chasseresse fière et farouche, Robert Ashley élabore alors son oeuvre autour de trois figures masculines qui ont marqué l’histoire contemporaine : le peintre et photographe surréaliste Max Ernst, le conteur Willard Reynolds et le pianiste de jazz Bud Powell, tous trois considérés comme de possibles épigones de l’héroïne grecque. En 1991, à la demande de Mutable Music (label discographique spécialisé dans la musique contemporaine, et dirigé par le chanteur Thomas Bruckner, qui interprètera ces oeuvres ici même), il en tire une scène pour baryton et piano intitulée The Producer Speaks (le producteur parle). Peu après (1992), Ashley revient sur une oeuvre pour baryton et piano, Tract, qu’il avait composée dans sa jeunesse, en 1949. Il l’arrange alors pour voix – mais sans paroles – et électronique. Ces pages sombres sont une sorte de déploration funèbre qui sonde les tréfonds de l’âme humaine. Malgré un titre lui aussi bien sombre et de mauvaise augure, World War III, Just the Highlights (que l’on pourrait traduire par « Troisième Guerre mondiale, juste les moments forts ») est une oeuvre moins pessimiste peut-être. Composée en 2010, alors que les relations entre les peuples et les cultures connaissent des niveaux de tension proches des pires moments de la Guerre Froide, elle fait la part belle à l’humour, à l’ironie même – suprême élégance d’une conscience à vif, mais qui refuse de pontifier. Un beau panorama pour (re)découvrir ce compositeur étonnant et protéiforme.



crédits photos : Présences vocales #1 (Alexandre Tharaud © Marco Borggreve / Joël Suhubiette © François Passerini / Thierry Pécou © Cyrille Guir) - Présences vocales #2 (Pierre Henry © Agathe Poupeney)

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