Liens d'évitement



6 novembre 2013
Rudolf Noureev, danseur et chorégraphe



Le 6 janvier 1993, le danseur d’exception qu’était Rudolf Noureev s’éteignait à Paris. Vingt ans ont passé et c’est l’occasion de rendre hommage à l’insoumis qu’il fut, au danseur et au chorégraphe.
Kader Belarbi, alors danseur à l’Opéra de Paris, l’a côtoyé de près et souhaite évoquer cette grande figure de la danse.

Danseur de la génération Noureev, Kader Belarbi se souvient avec gratitude du Directeur de la danse atypique que fut l’Etoile tatar, qui connut la consécration à l’Opéra de Paris de 1983 à 1989. Dès son arrivée, Rudolf Noureev impose la nomination de maîtres de ballet étrangers pour ouvrir le Ballet de l’Opéra à d’autres styles. Il inscrit au répertoire Dominique Bagouet, Merce Cunningham, Maguy Marin, John Neumeier, Jerome Robbins, Anthony Tudor, Bob Wilson… Il ouvre les portes à la danse baroque avec Francine Lancelot, demande à Forsythe, alors ignoré, un ballet méconnu qui devient un chef-d’oeuvre In The Middle Somewhat Elevated… En tant que chorégraphe, il redore le blason des plus grands ballets classiques en exigeant une haute rigueur académique dans une élégance de style. L’image du Ballet de l’Opéra de Paris change et il relance les tournées à l’étranger. Sur le plan de la danse, il rééquilibre le couple danseur- ballerine en développant et complexifiant les parties dansées dévolues aux interprètes masculins, à une époque où ces derniers étaient trop souvent réduits aux rôles de porteur et de faire-valoir. Il valorise les parties du corps de ballet qui permettent de garder le niveau d’excellence de ses danseurs et surtout, il révolutionne cette grande Maison conservatrice en distribuant dans des premiers rôles des danseurs non solistes, faisant ainsi fi de la hiérarchie interne. Noureev veut avant tout révéler des talents, donner leur chance à des personnalités. C’est ainsi qu’en 1985, il distribue Kader Belarbi dans le rôle de l’Elu du Sacre du printemps de Béjart puis, en 1989, à l’issue d’une représentation de La Belle au bois dormant où le jeune danseur a été un aérien Oiseau bleu, il le nomme Etoile, sur scène, devant son public.
Pour Kader Belarbi, la nomination de Rudolf Noureev à la direction du Ballet de l’Opéra fut une révélation : « J’ai vu un mythe débarquer. Il avait un appétit de danse comme une nécessité absolue. Il prenait le cours de danse quotidien avec humilité et dévotion, sans jamais déroger à la vérité de l’école, ce qui lui donnait un corps maîtrisé et asservi. Il avait une présence charismatique et aussi du fauve en lui. À côté de lui, il fallait vraiment se surpasser. Je me suis posé des questions parce qu’il allait bien au-delà d’un simple métier. À partir de ce moment-là, j’ai commencé à mettre les bouchées doubles. Les principes et directives de Noureev résonnent encore aujourd’hui. »
Façonné, en partie, par ce grand nom de la danse, le directeur de la danse qu’est désormais Kader Belarbi ne pouvait pas ne pas rendre hommage à Rudolf Noureev en 2013, pour le vingtième anniversaire de sa disparition1. Lui aussi, comme son mentor, veut « donner à manger » à ses danseurs, les « nourrir  », les ouvrir à tous les styles et donner la chance à chacun de se révéler : « Personnellement, je pense que cet hommage à Rudolf Noureev permet aux danseurs du Ballet du Capitole de s’emparer de ses ballets comme un exercice de style et leur ouvre les yeux sur une autre sophistication de la danse académique. »
Cet hommage débutera le 10 novembre par l’exposition de photos de Noureev réalisées par la grande photographe de danse Francette Levieux. La Cinémathèque de Toulouse s’associera au Théâtre du Capitole pour célébrer le grand artiste dans un film de Sonia Paramo, Rudolf Noureev, l’attraction céleste, et l’acteur de cinéma dans Valentino de Ken Russell où il interprète le grand séducteur italien. L’éminent critique de danse René Sirvin a été un proche de Noureev et nous invitera à le découvrir au cours d’une conférence-rencontre, le lundi 25 novembre à 18h. L’hommage se poursuivra par le programme Dans les Pas de Noureev du 28 novembre au 1er décembre. Ce programme conçu par Kader Belarbi se veut, à la fois, un florilège des chorégraphies de Noureev et des rôles dans lesquels le danseur tatar s’est tout particulièrement illustré.
La soirée de ballets ouvrira avec l’hypnotisante et fantasmagorique procession des Ombres de l’acte III de La Bayadère. Tout un symbole dans cet hommage à Rudolf Noureev qui estimait que cet acte, Le Royaume des Ombres, était le chef d’oeuvre absolu de Marius Petipa, son chorégraphe favori. En outre, c’est dans le rôle du protagoniste masculin de ce ballet (Solor) et dans cet acte, précisément, qu’il débuta sur la scène du Palais Garnier, le 19 mai 1961, à 23 ans. C’est sur cette même scène, le 8 octobre 1992, qu’il assista à la Première de sa Bayadère, qui s’avéra être son dernier ballet. Il mourra trois mois plus tard à l’âge de 54 ans. Avec cette Bayadère qui débute et clôt sa carrière à l’ouest, Rudolf Noureev réalise une sorte de synthèse de la transmission du ballet sur plusieurs générations  ; l’original de Marius Petipa (1877) s’étant enrichi des révisions successives apportées par les danseurs et les chorégraphes du Mariinski, pendant un peu plus d’un siècle.
La Belle au bois dormant est une oeuvre-clé dans la carrière de Noureev qui la qualifiait de « ballet des ballets ». Cette très grande réussite de Marius Petipa est aussi l’expression ultime du style classique du Mariinski de Saint-Pétersbourg, fondement de toute sa danse. Le Pas de deux de l’acte III entre Aurore et le Prince Désiré, connu également sous le titre de Pas de deux du Mariage, est un concentré de précision classique, de virtuosité, de netteté technique et d’une élégance insurpassable.
La scène d’amour de l’acte I du Roméo et Juliette de Noureev correspond à la traditionnelle Scène du balcon. À l’issue du bal, Roméo et Juliette se retrouvent, à la nuit, dans le jardin des Capulet et échangent des serments d’amour. D’un lyrisme exacerbé, cette scène est particulièrement éprouvante car très longue et constituée d’une abondance de pas qu’il faut enchaîner presque sans respiration. Dans la version originale de Petipa et Ivanov, le Pas de trois de l’acte III du Lac des cygnes n’existe pas. Ce Pas de trois entre Odile, le Cygne noir, le Prince Siegfried et le magicien Rothbart, est une innovation de Noureev qui, soucieux de rééquilibrer les personnages, donne à Rothbart l’occasion de se distinguer dans une variation extrêmement brillante.
Avec Don Quichotte, c’est toujours le chorégraphe que l’on salue mais aussi l’interprète ; le rôle de Basilio ayant toujours été le rôle fétiche de Noureev car, loin des rôles des princes du répertoire, il lui permettait d’exprimer sa personnalité profonde faite d’humour, de vivacité et de joie de vivre. Cet acte III, qui clôt le ballet, est l’acte festif où se déroule, entre autres, le mariage des deux protagonistes, le barbier Basilio et la fille de l’aubergiste, Kitri, après qu’ils ont triomphé par malice de leurs « contradicteurs ». Dans les décors très couleur locale d’Emilio Carcano et les costumes chamarrés mais de bon ton de Joop Stokvis, Rudolf Noureev brode une chorégraphie virtuose, sémillante et enjouée. Rudolf Noureev a dominé la danse de la seconde moitié du xxe siècle. Il avouait parfois : « Quand vient le soir, je ne sais que faire de moi si je ne suis pas en scène ». Cette soirée de ballets est un rendez-vous avec Rudolf Noureev et un événement pour le Ballet du Capitole.




photo : Rudolf Noureev dans Le Corsaire © Francette Levieux

Informations