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25 février 2015
Castor et Pollux

Du 24 mars au 2 avril au Théâtre du Capitole



Mariame Clément, metteur en scène

Il existe deux versions de Castor et Pollux. C’est la seconde que vous mettez en scène.
Oui, il s’agit de la version remaniée par Rameau, une version qui nous semble beaucoup plus proche de la sensibilité du public d’aujourd’hui, tout entière centrée sur l’action. Pour un metteur en scène, le livret de la deuxième version de Castor et Pollux est une aubaine : la langue qui y est utilisée est moins précieuse, moins fleurie, que celle de la première version, ce qui rend les personnages très proches de nous. Les indications musicales de Christophe Rousset sont toujours source d’inspiration pour moi. Inversement, il est très attentif au jeu et pense de manière très théâtrale ; il n’hésite pas à adapter un tempo si cela convient mieux à la scène, par exemple.

Vous avez choisi de placer ces personnages dans une maison qui est leur demeure commune.
Le fait que les personnages principaux de ce drame aient été élevés ensemble, qu’ils aient grandi ensemble, est important pour la compréhension. L’amour fraternel n’est pas une denrée si fréquente à l’Opéra ! Le rendre explicite est bien évidemment difficile  ; c’est pour cela que l’idée de donner à voir ce lieu familial commun, qui concrétise cette histoire initiale fondatrice, nous paraissait intéressante. Nous avons choisi de présenter l’action dans une grande maison familiale, autour d’un escalier monumental. L’impact visuel a quelque chose de cinématographique, on pourrait penser à Hitchcock ou Orson Welles… On a voulu en tout état de cause installer ce drame dans un décor puissant, dramatique, où le conscient et l’inconscient peuvent s’entremêler de manière évidente. Un escalier, par essence, pose toujours la question de l’espace : d’où vient-il ? Où conduit-il ? C’est une métaphore assez simple de l’existence !

Pour ce qui est des ballets, souvent considérés comme assez difficiles à faire passer pour un public d’aujourd’hui, qu’avez-vous choisi ?
La difficulté provient de ce que ces ballets interrompent le fil de l’histoire. C’est du moins comme ça que nous le ressentons aujourd’hui. La notion de la temporalité a beaucoup changé au fil des siècles et le public d’aujourd’hui attend des narrations beaucoup plus linéaires. Encore que grâce au cinéma par exemple, les flash-back soient devenus monnaie courante. Dans Platée par exemple, j’ai décidé de traiter les ballets de la même manière, dans la continuité des scènes, comme une extension fantasque, parfois absurde, de chaque scène. Dans Castor et Pollux en revanche, où l’action est tout sauf un divertissement, le ballet peut soudain devenir un danger pour la tension dramatique. J’ai donc décidé d’utiliser les ballets pour raconter le passé des personnages, ce qui, au lieu d’interrompre l’action, en renforce au contraire la cohérence dramatique. L’essentiel et de trouver un lien avec ce qui vient de se passer, et arriver à donner à sentir ce lien au public.

Si Castor et Pollux sont présentés comme des guerriers et des héros, qu’en est-il des figures féminines ?
Télaïre est une figure lumineuse, solaire ai-je envie de dire. J’ai imaginé que dans son enfance, tout le monde l’aimait. Elle était la plus petite de la famille, la dernière venue. Phébé en revanche est une figure sombre. Remarquez d’ailleurs que quand elle prête serment, c’est sur les Enfers. Et à la fin, son suicide va dans le sens de cette obscurité affirmée du personnage, son côté dépressif.

Jupiter semble avoir une place à part dans cet ouvrage ?
Tout est centré sur lui, d’une certaine manière. Il sort à peine de son bureau, mais il est au centre de tout ! La symétrie est de ce point de vue assez importante ici et notre décor est là pour la souligner. Castor et Pollux, les deux demi-frères, sont comme deux moitiés d’une même entité. Quand on voit l’un, on imagine l’autre – avec ses différences, mais dans ce qu’il a de « double ». Cela rejoint d’une certaine manière l’idée d’harmonie dont nous parlions plus haut – deux notions très importantes dans la musique de Rameau, et en parfaite cohérence avec la pensée du XVIIIe siècle.

Les références à l’Antiquité sont-elles nécessaires à la compréhension de l’oelig ;uvre ?
Le public de Rameau était beaucoup plus familier que nous de toutes ces notions et ces histoires mythologiques. Le travail du metteur en scène est de redonner une lisibilité à ce qui n’a plus la même évidence pour le spectateur d’aujourd’hui. Par delà l’Olympe ou les Enfers, l’essentiel est de donner à sentir que l’important ici est la notion d’immortalité. Pollux est le demifrère immortel, celui qui a été engendré par Zeus. Castor, lui, a été engendré par Tyndare, un mortel – un roi, certes, mais mortel. En poussant la situation jusqu’à son paroxysme, on peut en déduire que Pollux est le fils aimé, Castor le mal aimé. La galerie de famille concrétise de manière palpable, visuelle, le sens de l’histoire, donc d’une certaine manière, de l’immortalité de la famille. Et quand le poids de la famille semble dire à Pollux : « Ne va pas sauver ton frère, reste le seul héritier », il prend la décision de contrevenir à cette attente affichée, de rompre avec la logique égoïste. De toute façon, l’essentiel pour moi est de ne rien imposer au spectateur, d’ouvrir pour lui des fenêtres, de lui donner des clés de lecture. Aucune interprétation ne vaut seule !


Propos recueillis par Jean-Jacques Groleau



Photo Mariame Clément © Pietro Spagnoli

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