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7 avril 2015
Les Fiançailles au couvent


Du 15 au 24 mai au Théâtre du Capitole

Les fiançailles de la Russie et de l’Espagne

Les Fiançailles au couvent, opéra comique, léger et frivole, contraste avec les troubles politiques qui ont lieu au moment où Prokofiev se lance dans ce travail, à l’été 1940. Le choix de thématiques apparemment neutres d’un point de vue politique lui permettent d’échapper, au moins en partie, au contrôle et à la censure des autorités soviétiques, de plus en plus intransigeantes à cette époque. La satire religieuse et anticléricale n’est d’ailleurs pas pour déplaire au régime stalinien. Prokofiev, qui vient de rencontrer d’insoupçonnables difficultés avec son premier opéra « soviétique », Sémion Kotko, juge plus sage de s’atteler à la composition d’un ouvrage éloigné de toute considération politique. Écrit quatre ans après le retour définitif de Prokofiev en URSS, Les Fiançailles au couvent inaugure une collaboration entre le compositeur et sa future épouse, la poétesse Mira Mendelson, qui lui a présenté la pièce de Sheridan. Il en perçoit immédiatement tout le potentiel : il y a là pour lui l’occasion de rivaliser avec Mozart ou Rossini en matière de verve et de comique.

Le sujet
À Séville, Don Jérôme conclut un accord avec le riche marchand Mendoza : ils se partageront le monopole du commerce de poisson et, pour sceller leur accord, Mendoza épousera la fille de Don Jérôme, la belle Louisa. Mais Louisa ne l’entend pas de cette oreille. Elle prépare une ruse avec sa duègne pour échapper à ce mariage forcé et épouser Antonio : la gouvernante se fera passer pour elle et épousera le riche marchand de poisson à sa place ! De leur côté, Ferdinand, fils de Don Jérôme (et donc frère de Louisa) est épris de la faussement prude Clara, qui décide de se retirer dans un monastère – afin de mieux enflammer le jeune homme par son absence. Ce couvent devient alors le lieu de vertigineux quiproquos, Louisa se faisant passer auprès de Mendoza (qui ne la connaît pas) pour Clara tandis que sa Duègne se fait passer pour elle et que Don Jérôme, qui n’a rien vu venir, donne sa bénédiction à ses deux enfants pour se marier…


Entretien avec Martin Duncan, mise en scène

Je crois savoir que vous avez déjà mis en scène un opéra de Prokofiev. Quel est votre rapport à ce compositeur ?

Je n’ai mis en scène qu’un seul opéra de Prokofiev : L’Amour des trois oranges, à Cologne. Enfant, j’écoutais avec plaisir toutes ses musiques de ballet, en particulier Roméo et Juliette et Cendrillon, qui étaient donnés régulièrement à Londres. Je me suis pris de passion pour Prokofiev lorsque j’avais quatorze ans et que j’ai découvert ses symphonies et ses oeuvres pour piano. Mettre en scène Les Fiançailles au couvent, que je ne connaissais pas du tout, a été par ailleurs une véritable découverte pour moi.

Entre la dimension comique et satirique de cet opéra et son intrigue sentimentale, ses histoires d’amours croisées, qu’avez-vous choisi de privilégier ?

Toutes ces dimensions sont pour moi importantes. Cet opéra contient des scènes très drôles, qui relèvent de la comédie, mais aussi des moments magnifiques, très tendres. Je pense notamment au duo d’amour entre Louisa et Antonio et au quatuor lyrique et envoûtant du troisième acte. J’ai mis en scène au cours de ma carrière de nombreuses comédies lyriques et je dois dire que j’aime travailler sur des opéras drôles et joyeux : cet opéra est pour moi un véritable cadeau ! Pour faire naître le comique, j’essaie toujours de trouver d’abord la réalité, la consistance des personnages, car le comique vient selon moi de l’impression que ressent le spectateur de voir des personnages réels évoluer sur scène. Il serait erroné, enfin, de renvoyer cet opéra au seul contexte historique de sa création. L’ouvrage sonne bien entendu avant tout comme de la musique russe – de fait, elle n’est pas vraiment teintée d’accents espagnols. L’origine russe de cet opéra et de l’écriture de Prokofiev a été pour nous un point de départ, mais nous n’avons été guidés par aucune lecture politique, aucune référence au stalinisme.

Comment expliquez-vous vos choix de mise en scène pour Les Fiançailles au couvent ? Comment avez-vous travaillé avec Alison Chitty, qui a réalisé les décors et les costumes, et Ben Wright, le chorégraphe ?

J’ai travaillé à de nombreuses reprises avec Alison Chitty, et plusieurs fois avec Ben Wright, mais c’était la première fois que nous travaillions tous les trois ensemble. Ce travail commun a été un projet de longue haleine, dans lequel nous avons dû explorer un nouveau style de présentation scénique, de façon à rendre la trame dramatique suffisamment claire pour le public français, qui ne parle pas le russe. Cela n’a rien d’évident car les mots chantés par les personnages sont essentiels pour comprendre l’intrigue. Pour moi qui viens du théâtre – j’ai commencé ma carrière comme comédien –, c’est un réel problème et en même temps un défi passionnant à relever. Si les spectateurs ne comprennent pas les dialogues, ils vont devoir lire les surtitres qui sont très nombreux dans cet opéra. Or, je voudrais que le déroulement dramatique soit évident visuellement : même si l’on ne comprend pas tous les mots précisément, il doit être possible de comprendre l’intrigue. Je travaille avec les chanteurs des types de mouvements inspirés en partie du constructivisme russe. Grâce à la scénographie d’Alison Chitty, l’histoire est présentée de manière fluide, sans aucune interruption. L’ensemble des décors est montré au public sans artifice ni machinerie. Notre mise en scène est véritablement fondée sur les individus qui participent à cet opéra et qui font les changements de décors.


Propos recueillis par Sofiane Boussahel

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