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26 septembre 2014
LES MIRAGES - LES FORAINS



Les Mirages, Les Forains ou quand la danse se fait poésie

Pour sa troisième saison en qualité de Directeur de la danse du Théâtre du Capitole, Kader Belarbi a choisi de rendre hommage à deux des plus grands chorégraphes du XXe siècle, Serge Lifar et Roland Petit. Danseur et chorégraphe particulièrement charismatique et controversé, Serge Lifar a redoré le blason du Ballet de l’Opéra de Paris, à une époque (début des années 1930) où il avait sombré dans une léthargie et une routine des plus affligeantes. Lorsque Jacques Rouché, le directeur de l’Opéra, lui offre la direction du Ballet, « il n’y avait pas de troupe, pas de public et pas de tradition vivante digne de ce nom » selon Lifar lui-même. Dommage, pour une institution fondée en 1661 ! Cet ardent défenseur (et illustrateur) de la danse, à laquelle il a consacré sa vie entière, va réformer le Ballet de l’Opéra de façon plutôt drastique et surtout hausser le niveau technique, former des interprètes, créer un répertoire…


Les Mirages, créé en 1947, fait partie de ces œuvres conçues par Serge Lifar pour enrichir le répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris. Dominée par le thème de la solitude (la seule compagne de l’homme est son ombre), cette féerie chorégraphique puise à « deux sources : l’héroïsme qui nous inspire des visions grandioses, d’une vigueur classique, d’un dépouillement voulu, et la recherche du rêve, qui nous incite à entourer la vie d’un halo de demi-lumière, d’une ambiance renouvelée de romantisme ». Pour ce faire, Serge Lifar, Henri Sauguet (le compositeur) et Cassandre (décors et costumes), qui ont travaillé « en pleine fraternité d’âme », offrent une allégorie existentielle d’une grande cohérence « où l’invention mélodique raffinée de la partition et le baroque stylisé et fantastique des décors s’accordent parfaitement avec la mélancolie rêveuse de la chorégraphie  ». Avec ces Mirages, Serge Lifar donne un de ses ballets les plus profonds et les plus poétiques : il y déploie son sens inné de la danse masculine, une intense densité dramatique et un vocabulaire néoclassique très personnel qui privilégie l’harmonie plastique.
Les Forains (1945) marque les véritables débuts de Roland Petit chorégraphe. Au départ, conçue pour le divertissement d’un soir, cette oeuvre écrite, dessinée et chorégraphiée en seulement treize jours, échappera totalement à ses créateurs et deviendra un des ballets de Roland Petit qui aura la carrière la plus brillante, la plus longue et la plus internationale. Pourtant, l’argument est réduit à sa plus simple expression : des forains arrivent dans une ville et s’installent pour donner leur spectacle. À la fin, les badauds s’esquivent, laissant la sébile vide.
À l’origine de la fondation des Ballets des Champs-Élysées, l’oeuvre est donnée à chaque représentation de la compagnie, en guise de porte-bonheur. Comme à la glorieuse époque des Ballets Russes, Les Forains est né d’une étroite collaboration entre chorégraphe, librettiste (Boris Kochno), compositeur (Henri Sauguet) et décorateur/costumier (Christian Bérard). Roland Petit réglait chaque passage musical au fur et à mesure que Sauguet le lui remettait. Christian Bérard, de son côté, courait au Marché aux puces pour en trouver les costumes. Évocation poétique des gens du voyage, Roland Petit, à seulement 21 ans, y témoigne déjà de ses qualités stylistiques, qu’il ne cessera de développer par la suite : maîtrise parfaite du langage chorégraphique, grande capacité de narration, instinct judicieux dans le choix de ses collaborateurs… Danses des ombres chinoises, des Soeurs siamoises, de Loïe Fuller, de la Belle Endormie et du Prestidigitateur, de la fillette-acrobate : autant de passages inoubliables empreints de poésie.