Liens d'évitement



31 mars 2015
Massacre


Entretien Peter Rundel, direction musicale

Comment ce projet est-il né ?
Pouvez-vous nous parler du sujet de cet opéra ?


Le drame de Christopher Marlowe, Massacre à Paris, qui est la source directe de l’ouvrage, parle de la fameuse nuit de la Saint-Barthélemy : à Paris, en 1572, des centaines de protestants sont assassinés pour des raisons politiques. Le livret de Massacre reprend cette trame historique, et présente cette constellation de personnages dans de courtes scènes qui décrivent comment la volonté de puissance politique manipule et pervertit les relations entre les personnes, l’amour, la religion. Et comment cela amène les protagonistes – et la société dans laquelle ils évoluent – à la destruction (je devrais dire : l’auto-destruction).

Aviez-vous déjà travaillé avec Wolfgang Mitterer auparavant ?

Je connaissais Wolfgang Mitterer comme l’un des compositeurs et interprètes les plus inventifs de sa génération mais Massacre été la première occasion pour moi de travailler avec lui. Depuis lors, nous n’avons cessé de collaborer. J’ai ainsi pu diriger les premières de la plupart de ses œuvres pour ensemble ou pour orchestre de ces dernières années, et nous sommes aujourd’hui encore très proches l’un de l’autre, même de manière personnelle.

Comment fonctionne sa musique ?

La base de la musique de Wolfgang Mitterer dans Massacre est une bande préenregistrée (j’utilise le mot « bande » par facilité, mais en fait il s’agit plutôt d’un fichier son informatique) qui est très précisément composée. Il s’agit d’un « montage  » de sons retravaillés, des sons électroniques, instrumentaux, vocaux, de sons réels – « concrets ». Cette bande fonctionne comme une sorte de plateforme musicale sur laquelle les chanteurs et les instrumentistes jouent. En termes de timing musical, les chanteurs et les instrumentistes sont donc très strictement liés à cette bande dont ils dépendent. C’est sur cette trame qu’ils peuvent s’exprimer librement. Il s’agit donc d’une certaine liberté seulement, d’une liberté sous contrôle ! Et cette intervention libre de l’interprète peut résulter du travail effectué lors des répétitions, ou bien de son inspiration du moment, lors de la représentation. Cela permet au compositeur de s’assurer le contrôle de la forme musicale et du contenu de son oeuvre tout en laissant à chaque artiste une réelle part de responsabilité et de risque, ce sentiment d’être en train de créer quelque chose, qui donne à la musique et à chacune des représentations de cette oeuvre une vitalité incroyable. Pour les chanteurs comme pour les instrumentistes, le défi est ainsi de faire usage de cette liberté qui leur est laissée dans le respect du cadre…

On en revient presque, par analogie, au sujet de l’oeuvre : la liberté individuelle qui devrait savoir ne pas empiéter sur celle des autres… Le public d’aujourd’hui va certainement faire des rapprochements avec les récents attentats terroristes qui ont lieu de par le monde.

Le public va certainement faire ce genre de rapprochements, mais ce que nous appelons « actualité » est davantage notre choc devant la réalité de faits qui existaient depuis longtemps, des conflits sociaux, politiques, religieux, qu’on a préféré tenir éloignés de notre champ de vision, et qu’il ne nous est plus aujourd’hui possible d’ignorer parce qu’ils ont désormais pris des proportions douloureuses.


Propos recueillis par Jean-Jacques Groleau, mars 2015