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16 octobre 2014
Owen Wingrave - le Tour d’écrou


Britten et l’énigmatique

Le compositeur britannique Benjamin Britten fait partie de ces musiciens du XXe siècle qui ont su trouver un langage universel, au lyrisme tout droit issu de la grande tradition de l’opéra romantique. Sans chercher à casser les codes d’un genre qu’il accepte avec ses lois et ses contraintes propres, il s’efforce au contraire d’en approfondir l’efficacité scénique, la teneur émotionnelle, la qualité psychologique aussi. Pour Le Tour d’écrou et Owen Wingrave, deux opéras courts créés respectivement en 1954 et 1971, c’est chez Henry James qu’il puise son inspiration, dans des nouvelles sombres à l’atmosphère étrange. Peintures sociales, tableaux fulgurants d’une Angleterre crispée sur des valeurs sclérosées, ces deux ouvrages témoignent de la capacité du musicien à créer des ambiances sonores d’une vérité saisissante. La présentation en une seule soirée de ces deux opéras devrait d’ailleurs permettre d’en souligner la force, le jeu d’écho et de convergences permettant de mieux saisir les enjeux de ces histoires de familles et d’enfances troublées.


Le sujet

Owen Wingrave
D’aussi loin que l’on s’en souvienne, l’aîné des Wingrave s’est toujours consacré au métier des armes. Malgré la pression de sa famille, le jeune Owen décide pourtant de briser cette chaîne ininterrompue. Le cataclysme familial qui s’ensuit fera une victime inattendue.

Le Tour d’écrou
Une gouvernante vient prendre ses fonctions auprès de deux petits orphelins, Miles et Flora, qui continuent d’agir comme si étaient toujours présents leur ancienne gouvernante, Miss Jessel, ainsi que son proche ami Peter Quint, pourtant décédés tous deux. Un thriller psychologique où le surnaturel s’insinue dans le quotidien le plus banal.




David Syrus, directeur musical

Est-ce la première fois que vous dirigez ces deux opéras dans la même soirée et est-ce une pratique courante ?

Effectivement, c’est la première fois que je dirige ces deux œuvres dans une même soirée. Je ne pense pas que le couplage de ces deux ouvrages dans une même soirée soit une pratique courante. D’ailleurs je me demande si cela a jamais été fait.

Quels sont les points de similitude entre ces deux oeuvres qui plaident pour leur rapprochement au cours de la même soirée ?

Il est clair que les deux œuvres sont basées sur de courtes histoires de fantômes de Henry James adaptées en livrets d’opéras par Myfanwy Piper. Egalement et comme dans de nombreux ouvrages de Britten, les jeunes sont trahis par les anciennes générations. Dans Le Tour d’écrou, on peut imaginer que les gens qui voient des fantômes ne sont pas eux-mêmes très sains d’esprit ; d’ailleurs peutêtre que les fantômes n’existent pas. Ceux d’Owen Wingrave existent bel et bien ; ils sont l’héritage de l’histoire de cette famille, ils sont les ténèbres de son passé.

Quelles places accordez-vous à ces deux ouvrages dans le corpus de ce compositeur ?

Ces deux opéras sont importants. Britten a expérimenté de nombreuses formes de théâtre musical dans sa carrière. Le Tour d’écrou n’est pas son seul opéra de chambre, mais certainement le plus parfaitement construit pour une troupe réduite. Owen Wingrave, conçu pour la télévision, offre toutes sortes de possibilités nouvelles dont les plus importantes sont la capacité de changer instantanément de décor et d’équilibrer un grand orchestre avec les voix. En termes d’idées, nous pourrions dire que Le Tour d’écrou est le plus insaisissable et ambigu de ses opéras, alors qu’Owen Wingrave est sa pièce la plus spécifique, politique et didactique.

Concernant plus particulièrement Owen Wingrave, pouvez-vous nous résumer en quelques mots ce que Britten voulait faire de spécifique en écrivant un opéra pour la télévision ?

Comme je l’ai dit précédemment, ce qui intéresse le compositeur est certainement le changement instantané de décor et l’équilibre parfait entre la puissance de l’orchestre et celle des voix. Cette possibilité de changement de lieu d’action instantané fait que dans cet opéra il n’y a pas d’interludes exclusivement musicaux, écrits pour un changement de scène. Dans Le Tour d’écrou ils sont au cœur même de la logique musicale de l’oeuvre. Quand Britten écrit un interlude dans Owen Wingrave, celui-ci a toujours une signification musicale bien sûr, mais aussi visuelle et doit être signifiante théâtralement pour le public. Puis-je dire en passant que je suis très heureux que le Théâtre du Capitole ait choisi une version avec un matériel d’orchestre différent de celui contenu dans la réduction faite par David Matthews ? Certes ce dernier a fait un excellent travail en réduisant cette importante partition pour les petits théâtres. À l’origine, il a d’ailleurs fait ce travail pour le studio du Covent Garden. Mais reconnaissons que la diminution des cordes dans la partition, notamment dans le long voyage vers le château, un moment terriblement cinématographique, est vraiment dommage. La version qui est donnée à Toulouse inclut également la harpe, si importante dans la caractérisation martiale et sèche des ancêtres militaires.

Vous qui êtes un observateur attentif de la vie britannique, pensez-vous que les personnages d’Owen Wingrave et leur comportement soient toujours d’actualité ?

Il y a toujours des gens comme la famille Wingrave, dans n’importe quel pays du monde. La question ici est la légitimité de la violence militaire qui est dans l’esprit de quelqu’un croyant en la nécessité d’une armée (ce qui est en effet peut-être nécessaire). Mais le manque d’empathie, l’engagement excessif envers une idéologie totalitaire sont perceptibles partout et depuis toujours. Voyez par exemple le fondamentalisme religieux, surtout dans les trois religions abrahamiques. Les tenants absolutistes de nombreuses questions telles que celles soulevées par Greenpeace ou le World Wild Life ont malheureusement le potentiel pour ressembler à la famille Wingrave.

Quelles sont les difficultés d’interprétation autant musicales que vocales de cet ouvrage ?

Je serais tenté de dire que Britten est un compositeur habile ne posant pas beaucoup de difficultés. Mais c’est peut-être trop simple. La balance entre l’orchestre et la voix est un problème permanent, particulièrement dans la grande scène d’Owen (Peace) car les percussions sont énormes. Il y a beaucoup de passages au cours desquels Britten laisse libres les chanteurs et les musiciens. À ces momentslà, la coordination de l’interprétation pose certains défis… Le plus extrême dans ce domaine se trouve dans le deuxième acte lorsque les personnages sur scène entendent Sir Philip en coulisses, avec le cor et les percussions, chantant dans un tempo totalement différent du leur ! Vocalement cependant, cet opéra est du très grand Britten. Celui-ci avait à l’esprit, au moment de la composition, l’ensemble bien particulier des chanteurs qui le créeraient, des interprètes qui sont devenus ses amis pour la vie entière. Il a écrit pour eux avec toute son expertise et, peut-on ajouter, toute son affection. L’écriture vocale est magnifique et c’est un véritable plaisir que de l’interpréter.

Venons-en au Tour d’écrou. Comment abordez-vous le travail avec les jeunes interprètes de Miles et Flora ?

Britten a écrit de manière très intelligente pour eux et leur partie n’est pas difficile à apprendre. La question, la problématique, est de déterminer le drame à travers la musique, dans quelle mesure les enfants voient-ils les fantômes, comprennent les tensions entre les adultes qui les entourent, etc. Ce sont des choses qui sont travaillées en répétitions avec Walter Sutcliffe, le metteur en scène.

Quelles sont les difficultés autant musicales que vocales de cet ouvrage dont tous les rôles, il faut le souligner, sont écrits en clé de sol, c’est-à-dire pour des voix aiguës ?

L’absence de voix graves ici comme de voix féminines dans Billy Budd n’est pas du tout un handicap. Je pense que Britten crée un nouveau monde sonore pour chacun de ses opéras. L’important, par contre, est de distribuer la Gouvernante, Mrs Grose et Miss Jessel à des cantatrices aux timbres bien individualisés. Et c’est très exactement le cas pour les représentations au Théâtre du Capitole.

Avoir à disposition des enregistrements de ces deux opéras dirigés par le compositeur lui-même est-il une source de confort ou bien une contrainte ?

C’est merveilleux d’avoir l’enregistrement d’une oeuvre dirigée par son compositeur. Grâce au ciel Britten était alors au sommet de l’époque studio du microsillon. Ses enregistrements nous disent beaucoup de choses, d’autant que Britten était beaucoup plus libre avec sa musique que l’on imagine. Cela dit, lors de mon étude avant de diriger quelque partition que ce soit, je n’écoute jamais un enregistrement plus de deux fois. Ils sont un excellent document historique et donc une source d’inspiration mais jamais une contrainte.



Propos recueillis par Robert Pénavayre

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