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17 octobre 2014
Owen Wingrave - le Tour d’écrou



Walter Sutcliffe, metteur en scène

"Quand Frédéric Chambert m’a proposé de donner ces deux ouvrages dans une même soirée, j’ai immédiatement réalisé le coup génial que cela serait. Il y a en effet du sens à donner ces deux opéras ensemble : tous deux sont basés sur des nouvelles de Henry James, qui sont toutes deux des nouvelles dites « de fantômes », toutes deux se passent dans des maisons dans la campagne anglaise…
Britten est un compositeur qui nous donne la possibilité de partager l’expérience des outsiders. Ses rôles-titres, Peter Grimes, Albert Herring, Billy Budd, Owen Wingrave, sont des outsiders, ou le deviennent. Ils tentent de rester fidèles à leurs valeurs, à ce en quoi ils croient, face à la pression sociale, à l’obligation de se conformer à la norme de la majorité. À l’exception de Herring, les autres grands personnages principaux de Britten sont écrasés par l’obligation de conformité sociale, à l’instar de ce qui se faisait dans la tragédie classique ; ce conflit entre l’individu et le conformisme est l’un des ressorts les plus puissants de l’univers de Britten.
Pour Le Tour d’écrou, nous avons deux jeunes enfants dont les adultes ne s’occupent pas beaucoup. Pourquoi ? Parce que leur tuteur, leur oncle, est trop occupé. Apparaît alors la Gouvernante. Une gouvernante dont le prologue prend bien soin de nous indiquer qu’elle n’a aucune référence, qu’elle n’a pas été mise à l’essai… Si l’oncle s’intéressait davantage à ces enfants, il aurait assurément choisi quelqu’un d’autre. Mais il n’en a que faire. La jeune fille en question sort de nulle part. L’horreur, dans cet opéra, ne vient pas d’une histoire de fantôme, mais bien plutôt de la réalité qui consiste à donner la garde d’enfants à des personnes elles-mêmes inadaptées, voire déséquilibrées. La grande question que pose Britten, c’est : qui est responsable de ces enfants ? La Gouvernante arrive dans une situation qu’elle ne comprend pas, qu’elle ne saura pas maîtriser. Elle ne saura donc pas s’occuper correctement des enfants, accompagner leurs apprentissages, leur évolution, leur découverte du monde, leurs tentatives de pousser les limites…
La forme de tragédie classique que revêtent chez Britten les héros qui contreviennent aux structures sociales trouve son expression la plus aboutie avec Owen Wingrave. Owen trouve qu’il ne peut ni ne doit accepter les us de sa propre société : tuer et mourir sur le champ de bataille. Il se dresse contre cela, refuse de prendre sa part de cet habitus, mais à la fin, il ne parvient pas à s’en échapper totalement et le combat qu’il livre contre lui-même pour se dégager va le détruire. Je trouve que cette oeuvre est l’opéra naturaliste le plus convaincant que j’aie jamais mis en scène. Du fait qu’on soit là dans une pièce, un film en l’occurrence, quoique chanté, il s’agit pourtant toujours d’une conversation, où chaque mot a son importance. La grande force de cette oeuvre, c’est sa simplicité et sa clarté. Je n’ai jamais vu un opéra où les personnages soient aussi clairement signifiés, leurs motivations, leurs désirs aussi forts. Cet opéra est à mon sens une vraie perle et va sans aucun doute prendre rapidement place parmi les plus grands chefs-d’oeuvre de Britten."

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