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26 août 2014
Un Bal masqué



Jeu de masques, jeu de dupes


Le sujet

Riccardo, gouverneur de Boston, est secrètement amoureux d’Amelia, l’épouse de son plus proche conseiller et ami : Renato. Pour mettre un terme à cette situation, Riccardo décide de renvoyer Renato et Amelia en Angleterre. Mais avant cela, il souhaite voir une dernière fois Amelia et lui dire – enfin – ses sentiments. Par comble de malchance, l’entrevue de Riccardo et Amelia sera découverte, et mal interprétée…



Vingt-troisième opéra de Verdi (sur un total de vingt-huit), Un Bal masqué voit le jour en 1859. Avec cette oeuvre, le compositeur italien ouvre la toute dernière phase de son activité créatrice, celle qui culminera avec Don Carlos, Aida et Otello par exemple. Pour ce nouveau drame, Verdi avait initialement choisi une pièce de Scribe, Gustave III, dont le sujet allait, une fois encore, affoler la censure : un roi, amoureux de l’épouse de son premier ministre, se fait assassiner par ce dernier. L’idée de voir un souverain se compromettre dans une relation adultère suffisait à bloquer l’avancée du projet ; voir ce même souverain assassiné, au moment même où les monarchies européennes vacillent sous le coup des attentats, finit de le rendre impossible. Mais Verdi, qui n’avait jamais été homme à se laisser imposer tous les diktats des autorités, trouve un compromis : l’action ne sera pas modifiée de fond en comble, mais son lieu et son époque seront mis à distance suffisante pour que le public ne risque plus d’y voir quelque incitation à la rebellion. La Suède se déplace aux États-Unis, le roi Gustave III devient Riccardo, gouverneur de Boston… Et le bal peut commencer !




Daniel Oren, directeur musical

Lors de la création d’Un Ballo in maschera en 1859, Verdi a 46 ans et il lui reste 42 années à vivre. Il a déjà beaucoup composé mais les chefs-d’œuvre de la maturité sont à venir. Quelle place cependant accordez-vous, dans le corpus verdien, à cet ouvrage ?

Grâce à Dieu, Giuseppe Verdi est l’un des compositeurs dont la longévité créatrice a été la plus importante de l’histoire de la musique. Il compose sa première œuvre en 1839 (Oberto, conte di San Bonifacio) et 54 ans plus tard sa dernière, en 1893 (Falstaff). En écrivant sa musique, il a traversé tous les âges de sa vie, inscrivant, reflétant dans ses créations toutes les mutations qui sont survenues dans la société, ainsi que l’évolution de sa sensibilité et de sa culture. Comme il arrive chez les artistes de génie authentique, c’est la même chose dans les arts visuels, il y a chez Verdi trois « manières » dans sa production, bien différentes les unes des autres. Dans la première, on trouve le Verdi innovant et explosif, celui de Nabucco, Ernani, Attila, La Battaglia di Legnano, où le pathos le plus évident est la passion patriotique. Lui-même nomma ces années-là « années de galère » au long desquelles il n’arrivait pas à sortir des formules qui faisaient son succès. Ensuite il y a la manière centrale, c’est celle de la trilogie Rigoletto, La Traviata, Il Trovatore. Dans ces trois œuvres, les sentiments sont plus portés par les personnages que par les peuples. Pour Verdi, c’est un pas important dans sa création, une conquête dans sa veine créatrice qu’il voudra absolument continuer dans le prochain opéra que sera Ballo in maschera. La troisième et ultime manière est celle de la complète maturité que l’on fait généralement commencer plus tardivement, avec Aïda et Don Carlos. Mais je pense qu’il convient de parler, dans cette troisième manière, de ce Ballo in maschera car il contient tous les éléments propres aux véritables chefs-d’œuvre, tant d’un point de vue dramaturgique que musical. Tous ces éléments lui sont propres et tournent le dos au passé.

S’il était question d’un point faible et d’un point fort dans cet opéra, quels seraient-ils ?

Dans ce chef-d’œuvre, je pense qu’il n’y a pas de points faibles mais tout simplement de grandes inventions musicales et dramaturgiques. Une en particulier fait de cet opéra une œuvre unique dans toute la production verdienne : le drame ne se réalise pas en différenciant les sentiments des personnages et en les faisant s’affronter. Le protagoniste est un sentiment lui-même, l’amour impossible entre Amelia et Riccardo. Les caractéristiques psychologiques des deux personnages n’ont pas d’importance face à la réalité de ce feu immense qui les brûle. Ils deviennent eux-mêmes des symboles du sentiment éternel de l’amour. C’est dans cette optique qu’il faut analyser et écouter, au coeur du merveilleux deuxième acte de cet opéra, le plus beau, le plus signifiant duo d’amour de tout le mélodrame italien. Bien sûr nous sommes, en termes d’univers et de styles très éloignés, mais ce duo est l’équivalent, dans l’opéra allemand, de celui de Tristan et Isolde.

Amelia peut-elle être écoutée comme le premier archétype du grand soprano verdien, totalement étranger aux influences de Donizetti et de Bellini ?

Avant Amelia, il y a la Leonora du Trovatore. Les deux sont encore reliées aux premières protagonistes des opéras de Verdi et plus particulièrement Abigaille et Odabella qui, elles-mêmes, ont déjà évolué par rapport au modèle dramaturgique donizettien.

Quelles sont les difficultés majeures d’interprétation, autant musicales que vocales, que vous relevez dans cet opéra ?

C’est un opéra dans lequel le drame est tout en contraste, à l’exception de la grande unicité lyrique du duo d’amour que j’évoque plus haut et dans lequel l’attention principale doit se porter sur l’équilibre. Les parties brillantes avec des rythmes enlevés forment un monde musical à part entière qui est propre à lui-même, mais il fonctionne en relation directe avec le drame et il convient de les agréger. Le moteur qui suscite l’action et provoque des contrastes est le personnage d’Oscar, ce travesti qui est un lointain cousin mozartien, un personnage aussi important sur scène que dans la musique qui le caractérise. Mais revenons un instant sur le second acte et ce duo Amelia-Riccardo. Ici la page orchestrale se confond avec les voix solistes dans un procédé sonore émotionnel qui relie l’ensemble des interprètes à un incroyable degré expressif. C’est vraiment de la très grande musique et, évidemment, une immense joie de l’interpréter.


Propos recueillis par Robert Pénavayre

Informations

NOTA BENE les horaires pour
Le Prophète,

au Théâtre du Capitole
les vendredi 23, mardi 27 et vendredi 30 juin à 19h30

les dimanches 25 juin et 2 juillet 2017 à 15h00