Liens d'évitement



26 mai 2016
FAUST


Un mythe de l’opéra

Opéra mythique s’il en est, Faust de Gounod est longtemps resté l’ouvrage le plus joué de par le monde. Le sujet, il est vrai, par son universalité, pouvait faire espérer un succès critique. Mais c’est la musique de Gounod, son incroyable invention, sa qualité de chaque instant, son naturel aussi, qui ont fait de cet ouvrage l’un des plus populaires du répertoire. Preuve, s’il en était besoin, que qualité et popularité ne sont pas deux notions antinomiques.

Le sujet
Le vieux docteur Faust, au soir de sa vie, s’interroge. Qu’a-t-il réellement achevé durant son existence ? Le seul bien sur Terre n’est-il pas la jeunesse ? Par un pacte fou avec Méphistophélès, qui lui rend pour un temps ses jeunes années, Faust va tenter de vivre ce qu’il n’a pas connu durant sa vie de chercheur : l’amour.

Entretien Claus Peter Flor, direction musicale

Après Tristan et Isolde de Richard Wagner l’an passé, vous revenez investir l’un des grands textes du romantisme allemand : le Faust de Goethe. Ces deux « monuments » du romantisme germanique vous semblent-ils reliés par des thématiques communes ?
Si vous faites référence à l’idée que l’on peut se connaître soi-même par sa capacité à aimer – le désir perpétuel et la tension vers cette connaissance –, il existe effet une parenté dans les deux opéras, à travers les thèmes principaux de l’existence humaine. Cependant, je ne tiens pas à considérer le Faust de Goethe comme romantique en quelque manière que ce soit. La question métaphysique posée par Goethe sur la connaissance ultime du monde caractérise une sensation originelle de l’inaccessible et, par conséquent, de l’existence humaine – une question qui nous anime depuis longtemps déjà et qui, selon moi, ne peut être rattachée ni simplement ni exclusivement à quelque style ou à quelque courant artistique.

Le texte de Goethe est un classique. Entre les trois versions, quelle est celle à laquelle s’attache Gounod et comment pourriez-vous en présenter les enjeux ?
Ici, le Faust de Goethe inspire un livret d’opéra qui n’arrive pas exactement à sa hauteur. Le livret élaboré par Carré et Barbier est simplement basé sur le Faust de Goethe et n’adhère pas strictement aux derniers thèmes principaux (la question métaphysique relative à la connaissance ultime du monde). Selon moi – et je ne suis pas le seul à le penser – l’accent porte plus particulièrement sur Marguerite, sur sa rencontre fatidique avec un homme qui ne recule devant rien pour déterminer son destin et pour s’en saisir – de toutes les manières possibles. À la fin, Faust ne se métamorphose pas simplement en un criminel : il devient un meurtrier.

En France, deux compositeurs ont livré leur vision du Faust de Goethe – tout du moins à l’opéra : Hector Berlioz et Charles Gounod. Existe-t-il pour vous une filiation musicale entre ces deux oeuvres et quelles seraient les influences les plus immédiates sur l’oeuvre de Gounod ?
Il est certain que les compositeurs (de Bach à nos jours) se sont toujours laissé consciemment et même délibérément influencer par leurs semblables. À vrai dire, c’est un élément déterminant dans l’ensemble des domaines artistiques. Pour moi, la partition de Gounod (qui, après tout, s’enracine dans la musique d’église) comporte, dans nombre de sections mais aussi dans son dessin formel, des réminiscences de Weber et de Mozart, bien plus qu’elle ne peut être rattachée au révolutionnaire Berlioz (qui, d’ailleurs, vénérait Weber). N’oublions pas que le Faust de Gounod a été d’abord donné avec des parties intermédiaires parlées, pratique qui ne diffère pas de l’opéra-comique dont il était contemporain (un Singspiel, en somme). Les récitatifs harmonisés ont été ajoutés ultérieurement. Dans une large mesure, l’oeuvre de Gounod est issue du développement esthétique et de la mutation formelle de l’opéra français de la première moitié du XIXe siècle.

Vous êtes un chef d’orchestre allemand. Quel regard portezvous sur la musique romantique française, et comment l’abordez-vous ? Quelles seraient pour vous les spécificités de timbre, d’orchestration ?
Tout d’abord, je ne tiens pas à étiqueter les choses dans le seul intérêt d’être capable de les définir. Pendant mes études à Weimar et à Leipzig, j’ai bien sûr appris les différences entre le style français et ceux des sphères de langue allemande. Je crois que la différence – si elle peut être vraiment définie – tient, à l’époque de Gounod, à la complexité des phrases harmoniques et à l’objectivité fondamentale du dessin dramatique. Cette complexité (qui peut être large) est, selon moi, toujours étroitement liée à la langue. Toute langue possède sa propre manière de respirer – alors, logiquement, les compositeurs français s’inspireront toujours de leur langue dans leurs oeuvres. Être chef d’orchestre, c’est écouter cela et l’intégrer.

Vous avez aussi sillonné le monde : après les orchestres allemands, vous avez dirigé des formations américaines, asiatiques, françaises évidemment… Quelles sont aujourd’hui pour vous les spécificités d’un orchestre tel que celui du Capitole de Toulouse ?
Si l’Orchestre national du Capitole de Toulouse est si éminent, c’est qu’il s’intéresse aux exigences stylistiques d’une pièce et qu’il est capable de toujours y répondre (à n’importe quelle période). J’ai eu le privilège d’en faire directement l’expérience avec des opéras de Mozart, Puccini, Humperdinck ou Wagner – quelle diversité stylistique ! C’est devenu rare à notre époque où les exécutions sont dominées par les enjeux commerciaux. Bref, travailler avec cette phalange en tant que chef est un bonheur. Je me réjouis particulièrement de voir que la volonté manifeste de faire de la musique est partagée par la nouvelle génération de musiciens – je leur tire mon chapeau !

Après Tristan et Isolde, ce n’est pas la première collaboration que vous nouez avec Nicolas Joel à Toulouse. Comment concevez-vous le travail entre un chef d’orchestre et un metteur en scène, et quelles seront les orientations que vous donnerez à cette production ?
Je répondrai à votre question en deux temps : Nicolas Joel n’est pas simplement un metteur en scène – c’est Nicolas Joel. Le croisement de nos trajectoires est l’une des opportunités les plus merveilleuses qu’un artiste puisse rencontrer dans sa vie.
En général, il est important pour moi (et de plus en plus pour les autres) qu’un metteur en scène ne néglige pas l’idée générale de la partition, ou la dénature au profit d’un autoportrait personnel ou excessivement intellectuel. Mots et sons composent un « message » commun. On ne devrait pas essayer de séparer ce que les compositeurs et leurs auteurs ont pris soin de façonner en une même entité. Si une production peut atteindre une telle harmonie, je suis plus qu’heureux d’en être le partenaire musical. Et ce sera le cas, une fois de plus, à Toulouse.


Propos recueillis par Charlotte Ginot-Slacik