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23 novembre 2015
Giselle


Entretien avec Philippe Béran, un chef atypique

Vous avez un parcours plutôt atypique puisque avant d’être chef d’orchestre, vous avez enseigné pendant dix ans les mathématiques, la musique et la physique au Collège de Genève, l’équivalent du lycée français. D’où vous est venu le désir, un jour, d’être chef d’orchestre professionnel ?

Dès l’enfance, très curieux de tout, j’ai été attiré par mille choses, dont la musique et les sciences. J’ai aussi eu la chance d’avoir énormément de facilité dans mes études. Les mathématiques et la physique ont toujours été pour moi un jeu intellectuel magnifique et exaltant et c’est donc très naturellement que j’ai suivi un cursus général d’études scientifiques (j’ai même commencé un doctorat de physique théorique à l’Université de Genève ), tout en suivant parallèlement une formation musicale professionnelle (prix de clarinette aux Conservatoires de Genève et de Paris). Le choix de la direction d’orchestre est venu lui aussi naturellement car, comparée à la clarinette, la direction d’orchestre offrait un accès illimité à une infinité de splendeurs.
Quant au choix de l’enseignement, il est arrivé tant par nécessité que par goût : mon épouse et moi-même nous sommes rencontrés et mariés jeunes. Ayant fait le choix d’avoir aussi rapidement des enfants (nous en avons quatre), l’enseignement offrait l’avantage d’une situation financière stable. J’ai adoré enseigner (musique, mathématiques et physique) le temps de faire mes armes en direction d’orchestre et de prendre mon envol dans cette voie.

Vous dirigez de tout : aussi bien de l’opéra que du symphonique, des ciné-concerts, des concerts pédagogiques que vous concevez, dirigez et commentez et vous vous êtes aussi fait remarquer en tant que chef d’orchestre de ballet. Pourquoi cet engouement pour l’art chorégraphique ? Et quelles qualités spécifiques doit développer un chef d’orchestre qui dirige la danse ?

La direction de ballet a été pour moi une révélation ! Lorsque l’Opéra de Bordeaux m’a demandé en 1997 de venir diriger mon premier ballet (Les Quatre Tempéraments, musique de Paul Hindemith, chorégraphie de Balanchine), j’ai trouvé cela absolument magnifique ! La musique et la danse, matérialisation physique de la musique, formaient un couple merveilleux ! Et depuis, je n’ai eu de cesse de travailler avec les meilleures compagnies de ballet.
De plus, pour moi qui n’avais jamais dirigé de ballet, ce nouveau domaine offrait au scientifique que je suis toute une palette de nouveaux problèmes fascinants à résoudre : la gestion rigoureuse du tempo « parfait » qui permet à la danse de s’épanouir, de dégager une clarté musicale qui permette au rythme et à la pulsation de trouver leur juste place et de faciliter la danse. Bref développer la capacité de servir avec émotion et précision mais aussi faire le lien entre deux mondes exigeants aux contraintes très différentes : la musique et la danse ! En deux mots, un terrain de jeu parfait pour un Suisse (où coexistent quatre cultures très différentes) scientifique comme moi !

Pour Giselle, que vous allez diriger en décembre à Toulouse, Kader Belarbi et vous-même avez souhaité revenir aux sources de la partition. Quelles seront les nouveautés par rapport à la partition de Giselle habituellement entendue ?

Giselle, comme vous le savez, a une place très particulière dans le monde du ballet  : c’est le n° 1 ! (Je pense l’avoir dirigé au moins 200 fois !). Paradoxalement, il aura fallu attendre 2011 (170 ans après la création du ballet !!!) pour avoir ENFIN une vraie édition musicale critique (Lars Payne) qui livre clairement et dans son intégralité la partition originale d’Adolphe Adam ! ça semble incroyable, mais c’est vrai !
Depuis sa création en 1841, la partition a en effet subi d’innombrables outrages (coupures, inversions, ajouts, réorchestrations et autres mutilations) si bien que le montage musical du ballet, selon les choix du chorégraphe, pouvait devenir un véritable cauchemar pour les chefs et les bibliothécaires (mais aussi les orchestres !), perdus dans le dédale obscur d’éditions anciennes, illisibles et contradictoires. Le résultat, ce sera tout d’abord l’apparition de quelques nouvelles très belles pages musicales (dans le 1er acte en particulier) qui n’ont jamais été jouées car écartées dès la création en 1841 mais aussi, et surtout, une lecture plus « pure » de la musique d’Adam dans laquelle les pièces, de ce qui était auparavant un puzzle éclaté, reprendront leur place naturelle.



Propos recueillis par Carole Teulet

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