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27 avril 2016
L’ITALIENNE A ALGER


L’éclosion du comique rossinien

Coup d’essai, et d’emblée coup de maître : avec L’Italienne à Alger, le jeune Rossini – il a 21 ans à l’époque – révolutionne le genre de l’opéra-bouffe et impose un ton, une verve, une énergie qui seront désormais sa marque de fabrique. Avec ce bijou de virtuosité spirituelle autant que musicale, il ouvrait la voie à ses Turc en Italie et autres Barbier de Séville encore à venir.
Après sa mise en scène de mémorables Indes galantes de Rameau ici même, on attend avec impatience la vision jubilatoire de ce chef-d’oeuvre de Rossini par Laura Scozzi.



Le sujet
Mustafa, le Bey d’Alger, lassé de sa légitime épouse, aimerait bien la remplacer par une autre femme, jeune et séduisante – comme le sont les Italiennes.
Heureux hasard : il en est une, Isabella, qui vient précisément de débarquer, à la recherche de son amoureux Lindoro qui, le croirez-vous, est actuellement esclave du Bey…


Entretien
Antonino Fogliani, direction musicale

Antonino Fogliani, dire que vous êtes l’un des grands chefs rossiniens actuels relève de l’euphémisme : débuts en 2001 avec Le Voyage à Reims, multiples enregistrements de Rossini, nombreuses productions consacrées au musicien… Qu’est-ce qui vous attire particulièrement dans l’oeuvre et la dramaturgie de Rossini ?
Rossini représente pour moi la quintessence du génie italien. À l’égal de Dante, Leonardo da Vinci, Michel-Ange et Caravaggio, il a su donner à l’opéra italien – mais pas uniquement – une dimension nouvelle et fascinante. J’ai eu la chance de travailler avec des maîtres tels que Zedda et Gelmetti qui avaient dédié à Rossini une grande partie de leur vie et j’ai appris à l’aimer et à le connaître. Il puise de solides racines dans le classicisme viennois, et en particulier chez Haydn, mais il a su, dans le même temps, être un précurseur tourné vers l’avenir. Il innove véritablement tant dans le style que dans la poétique. À dire vrai, il dialogue étroitement avec une sensibilité de l’absurde et du non sens, typique d’une partie du dix-neuvième siècle. Et puis, le sens si clair de la forme est pour moi un plaisir intellectuel sans égal.

Au fil de toutes ces années passées en compagnie de Rossini, votre vision du compositeur a-t-elle évolué et comment ?
Au cours de ces années, c’est moi qui ai changé ! La fréquentation d’un compositeur provoque des réflexes étranges. Il me semble le comprendre de plus en plus et de mieux en mieux. (…) Au cours de ma carrière, j’ai appris une chose : mes certitudes perdurent jusqu’à la fin de chaque concert. Puis il faut reprendre une fois de plus ces chefs-d’oeuvre qui ne cesseront jamais de dire quelque chose de nouveau. Aborder les choses avec humilité est une attitude difficile pour chaque artiste qui a besoin d’un renforcement de l’ego. Autrement dit il faut se mettre dans l’attitude de vouloir recevoir le legs du compositeur sans l’envie égocentrique de donner. On ne peut donner qu’après avoir reçu. On ne peut parler qu’après avoir écouté.

Pourriez-vous nous présenter en quelques mots L’Italienne à Alger, la place qu’elle occupe dans l’oeuvre de Rossini et la lecture que vous en avez ?
Stendhal la qualifiait d’achèvement du genre buffa. L’Italienne à Alger est un mécanisme parfait qui combine avec une science admirable des éléments comiques, sentimentaux mais aussi politiques. « Pense à la patrie », chante Isabelle. En vérité, Rossini n’aimait pas la politique et, contrairement à son père, n’était pas animé par un esprit révolutionnaire. Sa musique respire néanmoins l’amour pour sa patrie qui vibrait alors en Italie. Mais elle possède aussi un autre aspect : la satire. Les Pappataci sont un pur produit italien, qui reflètent notre politique actuelle. Ils étaient déjà là à l’époque de Rossini (et aussi avant, pour dire la vérité !). Voir cette satire traitée avec la grâce et l’équilibre de Rossini me divertit beaucoup dans un cadre théâtral. Un peu moins lorsque je vois tant de Pappataci assis dans mon parlement. Il est intéressant de noter la manière dont Rossini arrive à cette pointe de diamant en travaillant sur le comique grâce aux farces données au théâtre San Moise de Naples les années précédentes. Il Signor Bruschino me semble la plus représentative de ces farces et vire à un véritable comique de l’absurde. Cette folie omniprésente dans l’opéra est l’une de mes clefs de lecture. Une folie lucide, certes, mais nous parlons tout de même de folie.

Si vous dirigez du Rossini, vous êtes aussi connu pour vos interprétations de Donizetti. Quels sont les points communs entre ces deux musiciens ? La question du belcanto se pose, évidemment. Quel regard portez-vous sur cette école du chant italienne ?
Rossini est le père de tous les compositeurs d’opéra qui lui succèdent. Aucun n’a pu éviter la confrontation avec lui et nul n’en est sorti vainqueur. Mais le véritable belcanto est mort avec lui. Il est d’usage de parler de belcanto pour Bellini, Donizetti ou Mercandante alors que Guillaume Tell représente un point de non-retour. Il semble que Rossini, en portant à la perfection l’équilibre entre le drame et la musique, avait confié à ses jeunes collègues le témoignage d’un nouveau monde musical. Rossini refuse de participer activement mais rien de ce qui lui succède ne serait semblable sans Guillaume Tell.
La magie du véritable belcanto est, pour un interprète, de prouver avec force et intensité les émotions ressenties par les personnages, mais sans que celles-ci se manifestent de manière « vériste ». Rossini parle de sa musique en la décrivant comme « une atmosphère morale ». Sa musique se déroule horizontalement sur le drame : elle ne délivre aucun jugement ou parti pris pour l’un ou l’autre personnage. Une reine aussi perfide que Semiramide est présentée avec objectivité, sans a priori négatif : l’auditeur reste libre, sans que Rossini influence son regard.
Après Rossini, les compositeurs conditionnent leur public par une musique positionnée à la verticale du drame : plus que tous, Verdi décide avec sa musique si Gilda ira au paradis accompagnée par les violons suraigus ou si Rigoletto sombrera dans l’angoisse la plus noire, rythmé par les cuivres fortissimo. Rossini, comme tous les sages, observe mais ne juge pas, et ainsi, prend en sympathie. Seule la grandeur verdienne, en privilégiant une poétique plus réaliste, insèrera dans sa musique, ce sentiment si beau qu’est la compassion.

L’Italienne à Alger nous transporte dans un Orient exotique. Ce n’est pas le premier livret qui se déroule dans un harem (pensons à L’Enlèvement au sérail de Mozart). Quelles en sont selon vous les inspirations musicales ? En France, la figure de Mozart est bien connue. Celles de Gazzaniga ou de Paër le sont moins. Ont-ils une influence sur l’exotisme de L’Italienne à Alger ?
Comme la plupart des compositeurs de son temps, Rossini étudiait beaucoup ses contemporains. Le même livret avait été mis en musique cinq ans auparavant par Luigi Mosca. Le désir de se confronter à ses collègues sur les mêmes sujets était très puissant chez Rossini (Le Barbier de Séville, mis en musique en 1782 par le grand Piasiello en est l’exemple le plus éclatant).
Et il ne pouvait s’abstraire de l’attraction que l’exotisme orientalisant exerçait sur les musiciens de l’époque. Cet exotisme l’a amené à expérimenter de nouvelles harmonies et des solutions de timbres inédites. Mais je crois que Rossini, avec tout son génie, réussit à aller plus loin que les autres : en parlant d’un Alger lointain, il évoque la corruption des mœurs de sa belle patrie, l’Italie. Mais il le fait sans montrer du doigt, avec une distance qui rend sa satire plus lucide encore.

Quelles sont vos attentes à l’égard de l’Orchestre national du Capitole ? Le connaissez-vous ? De quelle manière souhaitez-vous aborder Rossini avec les musiciens ?
Je sais que l’Orchestre national du Capitole est l’un des meilleurs ensembles français. Je suis très heureux de cette collaboration qui est un début important pour moi. J’espère communiquer aux collègues de l’orchestre ma passion pour Rossini, pour cette fantaisie incessante combinée avec une remarquable rigueur formelle. Je voudrais faire sentir combien cette musique est la fille de Haydn et de Mozart. Et puis, nous disposons d’un brillant plateau vocal. Je pense que nous allons beaucoup nous amuser !

Entretien réalisé par Charlotte Ginot-Slacik
(retrouvez l’intégralité de l’entretien dans le programme de salle)