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9 mai 2016
L’Italienne à Alger

Entretien
Laura Scozzi, mise en scène

Vous revenez à Toulouse, après Les Indes galantes de Rameau en 2012, pour une nouvelle production de L’Italienne à Alger. Vous êtes danseuse et chorégraphe de formation. Quelle est la part de ces deux disciplines aujourd’hui dans votre carrière ?
De la danseuse il ne reste plus grand chose. Il faut avoir d’immenses qualités pour mener à bien une vie physique et une vie intellectuelle. J’ai abandonné mon corps après des signes prolongés de souffrance. Mais cela m’a permis de m’adonner entièrement à ce que j’affectionne le plus : la dramaturgie. Cependant rien n’est jamais perdu ! La « danseuse » a laissé une forte empreinte dans mon corps. Elle me conduit toujours à une approche physique de toute situation émotionnelle ou spatiale. L’étude du personnage se fait par ces chemins : la tension musculaire, l’énergie ou la respiration. Le travail chorégraphique par contre est toujours d’actualité. Je ne m’en prive pas. Dans le lyrique, il me permet l’exploration d’autres possibles. Et le métissage du corps et de la voix m’a toujours passionnée. Donner du corps aux mots. Donner du sens au corps.

Votre répertoire lyrique s’étoffe d’année en année puisque vous en êtes donc à votre sixième mise en scène d’opéra. Qu’est-ce qui vous attire dans le genre lyrique ?
J’aime être « encadrée » par l’oeuvre. La musique et le livret m’obligent à développer mon imagination à l’intérieur d’un cadre préétabli en m’empêchant ainsi de me perdre dans une trop grande liberté. Comme c’est le cas dans la danse par exemple, où au départ on est face à une page blanche, au vide. Dans le lyrique, la liberté n’est pas totale, mais elle peut être très sophistiquée : on peut poser son regard sur ce qui est écrit et l’interpréter selon ses fantasmes. Car malheureusement chaque porteur de regard à un passé à gérer et des problématiques de prédilection. J’aime aussi énormément le mélange des disciplines appelées sur le plateau, cette mixité de corps de métier si caractéristique du théâtre musical : chanteurs, danseurs, musiciens, acteurs, circassiens, tous ces interprètes qui se côtoient l’instant d’une représentation en partageant leurs savoir-faire.

Vous nous disiez lors des Indes galantes que le langage chorégraphique s’éloignait de plus en plus de votre langage scénique. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Le processus de « désintoxication corporelle » continue d’évoluer en moi, et s’affine. Je demeure mordicus réfractaire à la danse décoratrice, à la chorégraphie divertissante posée comme une fioriture entre les pages d’une oeuvre lyrique pour distraire et divertir le spectateur, en guise de pause rafraîchissante… Mais j’ai toujours beaucoup de plaisir à utiliser la danse pour exprimer ce que le livret n’arrive pas à faire avec les mots mais que la musique paraît suggérer. Comme des sortes d’« à-côté » les moments dansés viennent alors appuyer ou subvertir ou déconstruire…

Comment avez-vous découvert cette Italienne à Alger ?
En courant le long du Rhône, toutes les fins d’après-midi entre 17h30 et 18h30 pendant 2 ans ! J’avais vu la version mise en scène par Andrei Serban à Paris il y a des années, mais je ne connaissais pas très bien l’oeuvre. Quand Frédéric Chambert m’a proposé le titre, j’ai enfilé mes baskets et hop ! J’ai commencé à courir, comme la musique de Rossini… La méthode m’avait réussi avec Le Voyage à Reims en 2011 à Nuremberg, alors espérons la récidive !

Au coeur de votre projet ramiste en 2012, il y avait un message politique et un appel à la prise de conscience. Ce dramma giocoso qu’écrit Rossini à 21 ans vous inspire-t-il la même démarche ? En tout état de cause, laquelle ?
Je pense que nous n’avons pas le droit, en tant qu’êtres appartenant à une société, d’ignorer les faits qui marquent notre temps. Nous avons le devoir de prendre parti. Je n’ai pas la prétention de « livrer un message ». Ni le désir d’imposer mon point de vue. Ni, et surtout pas celui de faire la morale ! Ma démarche n’est pas provocatrice. Je veux poser des questions, pas donner des réponses. Mais je crois qu’il est de mon devoir de fouiller à l’intérieur d’un livret à l’apparence superficielle, afin d’y déceler les reflets de notre société. Dans le cas de notre Italienne, il s’agit de l’exploitation des faibles, du pouvoir malsain de l’argent, de la corruption, de la phallocratie. Mais aussi de la résistance à tout cela. De la lutte, de l’optimisme, de la solidarité. Le livret et la musique m’en ont fourni les signes, les impulses. J’ai seulement tenté de donner vie à ce qu’il y a d’écrit entre les lignes.

Depuis quatre ans, la situation géopolitique mondiale s’est sensiblement tendue. Mettre en scène aujourd’hui une oeuvre qui appartient au corpus des « opéras turcs » de l’histoire de la musique n’est-il pas un challenge qui réclame quelques précautions ? Voire des abandons ?
Dans le livret il n’y a quasiment aucune référence embarrassante qui pourrait provoquer un incident diplomatique ! Et ce manque de références permet au metteur en scène d’interpréter librement la relation des personnages à la religion, à la nationalité et aussi entre eux. En ce qui me concerne je ne me suis pas du tout attachée au côté religieux. L’histoire m’a amenée directement à la guerre des sexes et au pouvoir de l’argent. J’ai exploré le côté religieux, mais ça ne m’a menée nulle part. Ça ne collait pas au livret. Par contre je parle d’immigration. Dans le livret, les Italiens sont esclaves à Alger, à l’époque sous l’empire ottoman. Je me suis dit que cette situation de soumission ou de dépendance pourrait aussi s’avérer dans les années à venir, mais dans le sens inverse. Et j’ai imaginé des Européens quittant leurs pays pour rejoindre en bateaux de fortune les pays arabes, en quête de jours meilleurs. Ça me semblait cohérent. Voilà donc notre Isabella partie à Alger chercher fortune, naufragée et récupérée par Mustafa pour en faire, avec d’autres, une sorte de « philippine » de demain.

Vous déclarez « C’est la musique qui me dit quel ton adopter ». Alors, pour cette Italienne ?
Une comédie reste une comédie. Mais je vais essayer de déplacer le rire ailleurs. J’adore l’humour, mais tous les comiques ne me font pas rire. Celui d’Angelo Anelli est un peu trop farcesque à mon goût. Compréhensible, étant donné que L’Italienne à Alger se situe dans la continuité d’un siècle de tradition de « turqueries » lyriques. Le rire est salutaire, car il nous permet de supporter notre imperfection, mais encore faut-il qu’il soit dénonciateur, acide, mordant. Le rire de divertissement ne nous élève pas et très souvent nous laisse en bouche un goût amer. Je n’ai donc gardé du livret que les grandes lignes générales, en évacuant les anecdotes. Et je me suis concentrée sur la musique, qui elle, par contre, paraît vouloir s’affranchir de la contrainte des mots. Contrôle et perte de contrôle. Être et paraître. Intérieur et extérieur. Subjectif et objectif. Apollon et Dionysos. Toutes ces ambivalences qui font de nous ce que nous sommes : des hommes et des femmes gaiement perdus dans l’action du quotidien, consciemment ignares de notre bonheur mort et donc, toujours espérant. Voilà où la musique m’a amenée !

Comment avez-vous surmonté le défi que représente la mise en scène du finale du 1er acte, avec toutes ces onomatopées et ce délire autant musical que vocal d’une précision horlogère ?
De la façon la plus simple. En demeurant dans la continuité de l’action. Je ne voulais pas fabriquer un final éblouissant. Pas de chorégraphie mécanique, pas d’artifices. Je souhaitais simplement des personnages suivant leur cheminement psychologique. À ce moment précis de l’oeuvre, ils viennent de vivre un moment émotionnellement très fort qui, après leur avoir causé une montée fulgurante de la tension artérielle, une augmentation dangereuse des battements cardiaques et une agitation intellectuelle très intense, les a vidés de toute énergie. En leur laissant, à la place, une forte migraine. Et dans ce cas on n’a plus qu’à s’allonger, fermer les yeux, se masser les tempes et prendre une aspirine, en attendant que ça passe…

Voulez-vous bien, à grands traits, nous brosser le portrait des personnages que vous mettez en scène dans cet ouvrage ? Bien sûr tels que vous les concevez et que vous les observez au prisme de votre regard sociologique.
Tout tourne autour de Mustafa. Un politique peu recommandable et très argenté. Une sorte de Berlusconi. Il use, il consume. Il ne ressent plus rien, car il a trop usé, trop consommé. C’est un guerrier : il veut conquérir. Il ne prend du plaisir qu’au moment de la conquête. Un genre de DSK. Autour de lui des êtres en soumission financière : Elvira, sa femme, qui, après des années d’infidélités et de maltraitances psychologiques, est au bord du suicide et noie ses chagrins dans le raki. Haly, chef de la sécurité de Mustafa et réduit au silence par un salaire mensuel sans équivoques. Zulma, secrétaire d’Elvira, également rémunérée par Mustafa, qui a pitié d’Elvira, mais tient également à son poste. Lindoro, lui, était maçon à Livourne. Immigré quelques mois plus tôt, il travaille comme homme à tout faire dans la demeure d’été de Mustafa pour un salaire de misère. Arrive ensuite Isabella, par un bateau de fortune qui a fait naufrage près des côtes algériennes. Elle, et tant d’autres immigrants clandestins, ont été récupérés par les nantis de la ville pour en faire des esclaves modernes. Avec elle, Taddeo, chômeur longue durée, également venu chercher fortune dans les pays arabes. Une foule d’hommes : soit les hommes de main de Mustafa, soit son personnel de maison. Beaucoup de « girls » avec lesquelles Mustafa s’amuse, grassement payées pour qu’elles assouvissent tous ses désirs. Et puis il y a l’Homme et la Femme, qui vont nous démontrer que la guerre des sexes n’est pas un mythe !

Propos recueillis par Robert Pénavayre, février 2016
(retrouvez l’intégralité de l’entretien dans le programme de salle de L’Italienne à Alger)