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9 septembre 2015
LE PRISONNIER / LE CHÂTEAU DE BARBE-BLEUE


Du 2 au 11 octobre au Théâtre du Capitole


Entretien avec Balint Szabo, basse

Vous avez appartenu pendant de nombreuses années à des troupes lyriques, non seulement en Roumanie, mais aussi plus tard en Allemagne. Quel a été leur apport dans votre carrière ?
J’ai débuté ma carrière en Roumanie en 1990, à Cluj, à l’Opéra d’Etat hongrois. En 1996 j’ai été embauché dans l’Opéra d’Etat roumain de cette ville. Puis, en 2003 je suis parti travailler à Hambourg et en 2004 à Francfort. Toutes ces maisons m’ont beaucoup aidé à développer et à construire mon répertoire. Je crois que j’ai eu aussi beaucoup de chance de chanter alors des premiers rôles et de croiser de grands artistes, qu’ils soient pianistes, metteur en scène ou chef d’orchestre. Donc, pour moi et pour répondre plus spécialement à votre question, travailler en troupe a été très productif et utile.

Aujourd’hui vous travaillez davantage en free-lance. Quels sont les avantages et les inconvénients de ce statut ?
C’est exact, depuis 2009 je suis free-lance. Avant j’étais souvent en voyage comme soliste invité, certes. Mais cette situation n’est pas facile à gérer lorsque l’on appartient à une compagnie d’opéra. Être indépendant veut dire toujours sur la route, toujours de nouveaux théâtres, de nouvelles productions, de nouveaux lieux, de nouvelles personnes. Pour celui qui aime voyager, travailler en free-lance est idéal. Ce n’est pas facile mais c’est aussi un style de vie.

Venons-en au Château de Barbe-Bleue. Bartók utilise ici un « parlando cantando » qui est, nous dit-on, spécifiquement hongrois. Pouvez-vous nous expliquer cette écriture, vous qui êtes né en Transylvanie ?
Bartók a fait beaucoup de recherches sur la musique folklorique transylvanienne. La spécificité de cette musique est le « parlando-rubato » que l’on pourrait traduire par « liberté de chanter ». Il cherchait à transposer dans ses mélodies les intonations de la langue hongroise mais aussi de les combiner avec le « parlando-rubato » des chants folkloriques. Bien sûr une grande partie de cette « liberté » a été perdue à cause des tempi de l’orchestre, mais malgré tout, l’interprétation demeure toujours très « personnelle », voilà pourquoi la durée de cet opéra peut sensiblement varier. D’ailleurs on s’en aperçoit aisément à l’écoute des enregistrements.

Il existe une version plus grave du rôle de Barbe-Bleue proposée par le compositeur à l’attention des interprètes ayant des difficultés de tessiture, en particulier dans la sixième porte. Doit-on en conclure que, pour Bartók, le timbre de basse est indispensable au rôle ?
En effet, il existe une seconde version, plus grave, Bartók ayant changé quelques notes élevées pour voler au secours de Mihaly Székely, qui était la grande basse hongroise de cette époque, mais qui avait des difficultés avec le haut de la tessiture de ce rôle. Je n’ai pas pu me procurer une version imprimée de ce second original. A vrai dire, tous les artistes chantent aujourd’hui la première version, sans transposition. Des barytons peuvent chanter Barbe-Bleue, mais je pense que l’ambitus et la tessiture sont bien ceux d’une basse.

Les écueils vocaux de cette partition sont-ils entièrement dans l’ambitus très long qui est ici requis, ou bien également dans le respect des mille nuances demandées par le compositeur ?
La difficulté à chanter le rôle de Barbe-Bleue n’est pas, en effet, seulement contenue dans la tessiture très haute, tessiture réclamant, cela dit, du moins pour une basse, une attention de chaque instant. La vraie difficulté se trouve dans les millions de couleurs nécessaires pour interpréter ce texte. C’est une affaire très personnelle car le texte n’est pas conventionnel, chaque moment est différent de l’autre, en permanence changeant d’humeur et de vibrations. Et puis, avec chaque Judith, la pièce est spécifique, comme dans la vraie vie, il s’instaure chaque fois une relation différente.

Quel est votre portrait personnel de Barbe-Bleue, un rôle que vous avez mis à votre répertoire en 1997 ?
J’ai fait mes débuts dans ce rôle effectivement à Budapest en 1997. Je l’ai beaucoup interprété, y compris en version de concert, version qui est très présentable au demeurant. Pour moi, cet opéra est une analyse psychologique de la relation homme-femme, un homme et une femme se cherchant mutuellement, ou plutôt se croisant sans se trouver. C’est un ouvrage qui sonde les profondeurs extrêmes des mystères et de la souffrance. J’ai joué à Budapest dans une production très intéressante dans laquelle je chantai l’opéra deux fois, avec deux mises en scène différentes. Dans un premier temps, l’œuvre était présentée du point de vue de l’homme, ensuite, du point de vue de la femme. Ce fut une expérience incroyable, car non seulement il fallait chanter le rôle deux fois, l’un après l’autre, mais aussi jouer deux histoires différentes dans la même soirée.

C’est votre quatrième invitation au Capitole, mais cette fois dans un rôle de premier plan. A quelques semaines de la première, quelles sont vos attentes ?
Après trois grandes productions (Don Carlo, Rigoletto et La Dame de Pique), je suis très heureux de chanter à nouveau sur la scène du Capitole ! De plus j’ai hâte d’interpréter encore une fois Barbe-Bleue et aussi de présenter un opéra hongrois au public de mélomanes de Toulouse. Je suis sûr que ce sera une très belle production, de haut niveau et que nous allons pouvoir nous enrichir, si l’on peut dire, d’un nouveau et grand Château de Barbe-Bleue.


Propos recueillis par Robert Pénavayre, août 2015