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29 mars 2016
LES NOCES DE FIGARO


Mozart, entre badinage et avant-goût de 1789

Avec ses faux airs galants, Les Noces de Figaro fut sous la plume de Mozart et de son génial librettiste da Ponte l’un des ouvrages les plus subversifs de la fin du XVIIIe siècle. L’ordre social de l’Ancien Régime y vit ses derniers feux. Si maîtres et serviteurs y sont encore respectueux de la hiérarchie, les frontières s’estompent, le verbe se fait haut. Mozart, moins politique que Beaumarchais, ne critique ni ne juge, mais déploie son infinie tendresse sur tous ses personnages, quelles que soient leurs qualités, quels que soient leurs travers. Une leçon d’humanité qui nous parle comme au premier jour.


Le sujet
La Rosine du Barbier de Séville est devenue la comtesse Almaviva. Mais son mari se révèle un rien volage… Entre autres assiduités, il poursuit Suzanne, camériste de sa femme, alors qu’elle est sur le point d’épouser Figaro, lui-même récemment entré à son service. Ou le droit de cuissage comme dernier symbole d’un Ancien Régime qu’une nouvelle génération va bientôt renverser.


Entretien
Attilio Cremonesi, direction musicale

À la veille de cette nouvelle production, pourriez-vous nous donner quelques éléments de votre lecture ?
C’est la première fois que je dirige Les Noces de Figaro dans leur version scénique, et je suis particulièrement heureux de pouvoir le faire à Toulouse, complétant ainsi la trilogie Mozart-da Ponte. Chaque fois que je reprends la partition, je reste stupéfait devant la qualité du travail dramaturgique de Mozart, devant le caractère joyeux qu’il parvient à insuffler dans les airs mais aussi devant la richesse et la complexité de ses ensembles, en particulier dans les deux finales d’actes. Selon moi, Les Noces demeure un opéra traversé par un souffle de jeunesse, en particulier dans les airs, plus doux, presque « romantiques ».

À quatre ans d’intervalle, vous avez donné à Toulouse l’intégralité de la trilogie Mozart-da Ponte. Pour vous, Les Noces de Figaro (1786), Don Giovanni (1787) et Così fan tutte (1790) forment-ils un ensemble cohérent, relié par des thématiques communes ou seraient-ils plutôt trois chefs-d’oeuvre isolés, explorant chacun une veine singulière ?
Les thèmes qui reviennent dans le répertoire opératique sont presque toujours les mêmes : amour, pouvoir, lutte entre les classes sociales, jalousie, haine, mais aussi pardon et réconciliation. Les faiblesses humaines et leurs passions sont toujours les moteurs de ces livrets. Da Ponte est un maître absolu lorsqu’il s’agit de créer des intrigues, des fictions à double sens tout en décrivant dans le même temps des sentiments ardents. Et tout cela est transformé en un chef-d’oeuvre par Mozart. Combien de compositeurs du XIXe siècle se sont insurgés contre Così fan tutte en se demandant comment il était possible que Mozart utilise son génie pour mettre en musique un livret aussi inepte ! Pour moi, les trois oeuvres sont des monuments distincts, simplement reliés par un long fil rouge.

Finalement, Les Noces de Figaro racontent le combat de classe entre deux hommes et l’alliance de leurs deux femmes. Comment percevez-vous le caractère et la vocalité de chacun de ces quatre protagonistes, comment souhaitez-vous les associer ou les individualiser ?
Dès 1637, année de l’ouverture à Venise du premier théâtre public – c’est-à-dire entièrement financé par des spectateurs payants –, l’opéra s’est régulièrement fait l’écho des deux thèmes centraux de la vie : l’amour et la relation – souvent opposée à celui-ci – entre les diverses classes sociales. Au cours des siècles, ces thèmes ont été exaspérés et explorés sous tous leurs angles par les librettistes et les compositeurs. Au langage semi-sérieux de la parole et de la musique d’un Figaro, s’oppose celui élevé du Comte. La perspicacité des attitudes et des expressions de la Comtesse fait contrepoint aux passions (souvent violentes) de Suzanne. Entre ces deux pôles prend place Chérubin, dont la sournoiserie et l’impulsivité sont caractéristiques d’un homme jeune et passionné. La musique de Mozart raconte et décrit chaque détail précis, chaque différence dans la passion, chaque rang social. Il serait impossible d’imaginer l’air « Se vuol ballare » chanté par le Comte, ou bien le « Deh, vieni non tardar » par la Comtesse. En ce sens, mon rôle est d’obtenir la plus grande caractérisation musicale pour chaque personnage, afin que les différenciations du livret et de la musique soient présentes dans notre interprétation.

Les Noces de Figaro sont chargés d’une tradition interprétative riche. Pour vous, claveciniste et pianiste de formation, qui avez étudié à la Schola cantorum de Bâle – un des hauts lieux de la musique ancienne en Europe –, qui avez régulièrement travaillé avec René Jacobs, comment la percevez-vous ? Quels sont pour vous les modèles de direction, les interprétations marquantes ?
Mes premières études en Italie ont d’abord été traditionnelles : piano, composition, orgue, direction d’orchestre. C’est seulement après les avoir achevées que je me suis rendu à Bâle pour approfondir le discours sur la pratique interprétative (du baroque au romantisme tardif). Depuis mon adolescence, j’ai pu écouter et apprécier des interprétations complètement différentes. Le Mozart que nous dirigeons aujourd’hui n’a rien à voir avec celui d’il y a trente ans, ce grâce à des musiciens tels que René Jacobs, Nikolaus Harnoncourt, Gustav Leonhardt, pour n’en citer que quelques uns, dont la vision issue du répertoire baroque a totalement modifié la donne. Pour ma part, j’essaie de transmettre ces conquêtes extraordinaires sans dénaturer mon tempérament ou ma perception et ma compréhension de la musique.

Propos recueillis par Charlotte Ginot-Slacik, février 2016