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2 décembre 2016
Candide

Voltaire à Broadway

À mi-chemin entre Molière et Beaumarchais, Candide devait valoir à Voltaire son plus fulgurant succès de librairie. Ironique, drôle, caustique, ce petit pamphlet mettait le doigt sur les travers de la société, sur les hypocrisies morales et la bien-pensance. On ne s’étonnera pas que, deux siècles plus tard, Leonard Bernstein ait trouvé là des sujets toujours d’actualité. Précédant de peu son succès mondial West Side Story (où il revisitait l’histoire de Roméo et Juliette), Candide montrait quel compositeur prodigieux Bernstein était, lui que l’on connaissait alors davantage comme chef d’orchestre. Mieux : un grand homme de culture. Aussi à l’aise dans le répertoire classique que dans les « musicals » de Broadway, Francesca Zambello revisite pour nous cette oeuvre fantasque avec humour et énergie. Un véritable spectacle de fêtes !

Le sujet
Candide, jeune homme d’origine modeste, vit chez un Baron et une Baronne en Westphalie avec leurs deux enfants, Maximillian et Cunégonde. Quand il se permet de demander la main de cette dernière, soutenu dans sa démarche par son tuteur le philosophe Pangloss, le Baron le met à la porte du château. Livré à lui-même, Candide se voit enrôlé dans l’armée bavaroise. C’est le début d’une longue et incroyable odyssée pour le jeune homme, qui parcourt les pays du monde entier, découvrant les moeurs de ses semblables. Tout est-il réellement pour le mieux dans le meilleur des mondes, comme le lui répète inlassablement son maître à penser ? C’est son amour pour Cunégonde qui permettra à Candide de traverser toutes ces aventures, plus folles les unes que les autres. Dégoûté de la vaine agitation du monde, il finira par se retirer, au calme, pour « cultiver [son] jardin ».

Entretien
James Lowe, direction musicale

Candide de Bernstein est une belle manière pour le public toulousain de vous découvrir : entre l’opéra et Broadway, Bernstein invente un genre nouveau. Comment le définiriez-vous ? Est-on ici dans de l’opéra, de la comédie musicale, ou un peu des deux ?

Candide est un ouvrage à part, aussi à part que pouvait l’être Bernstein lui-même. D’une certaine manière, il n’est pas surprenant qu’il soit difficile de classer un homme qui était capable de diriger Mahler avec l’Orchestre Philharmonique de New York, puis d’aller composer des comédies musicales pour Broadway. Si l’on m’oblige à faire des distinctions (ce que je fais rarement, et de mauvais coeur), j’aurais tendance à définir un oeuvre comme un opéra ou comme une comédie musicale en fonction des forces qui sont requises pour l’interpréter. Il faut en effet des groupes de musiciens différents pour jouer La Flûte enchantée de Mozart que pour Hamilton. Et de la même manière, on peut se laisser guider par les voix qui y sont attendues. Pour moi, c’est là que se situe la vraie différence entre l’opéra et le théâtre musical. Et Candide, étrangement, est l’une des rares oeuvres à pouvoir être défendue avec le même bonheur que ce soit par des artistes d’opéra que par des artistes de comédie musicale. (…) On en parle souvent comme d’une opérette aussi, suivant la façon dont c’est monté. Parce que les défis techniques sont si grands pour les interprètes, il y faut de toute façon d’excellents chanteurs et musiciens, mais ils peuvent venir d’horizons stylistiques très divers. À mon sens, l’une des choses les plus remarquables de cette pièce, c’est que Bernstein, en tant que compositeur, fut le produit de sa propre influence, comme le sont tous les compositeurs d’ailleurs, mais son influence à lui fut si grande et ses talents si divers et si importants qu’il a été capable de créer quelque-chose de vraiment unique pour notre forme artistique.

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur les personnages, sur leurs vocalités, leurs rôles ?

Bernstein a écrit une musique extrêmement vivante pour caractériser chacun des personnages de Candide. Cunégonde est un soprano colorature, et son air, « Glitter and be Gay » est un tour de force virtuose, qui dépeint par la voix seule ses problèmes, puis ses joies, ses désirs, son art de la séduction avec des joyaux et des matières riches. Il y a des sauts, des arpèges, des gammes, des sanglots même, tout cela bel et bien écrit dans la partition. La ligne vocale suit de conserve : des lignes nobles, riches, lyriques, d’une grande simplicité et toujours à la recherche de la plus grande qualité. La Vieille Femme chante un tango aussi comique qu’il est évocateur, avec ses rythmes syncopés et son écriture vocale terre à terre. Il y a aussi de nombreux et très beaux ensembles, comme « The Best of All Possible Worlds », et des chœurs incroyables comme l’Auto-da-fé, ma page préférée, qui dépeint brillamment à quel point les gens forment un joyeux troupeau vindicatif… Le finale très émouvant met tous les personnages ensemble, tandis qu’ils partagent les leçons de leurs expériences et vont s’occuper de cultiver leur jardin…

Candide, c’est aussi l’un des grands textes des Lumières. La modernisation du chef-d’oeuvre de Voltaire par Bernstein vous semble-t-elle en phase avec notre société actuelle ? De quelle façon, selon vous, le texte de Voltaire fait-il écho à nos préoccupations contemporaines ?

Les leçons de Voltaire sont aussi importantes aujourd’hui qu’elles l’étaient en 1759, ou en 1956, pour ce qui concerne Bernstein. Si l’on regarde les journaux aujourd’hui, on aurait bien du mal à se dire que l’on est dans « le meilleur des mondes possibles », et notre société n’est pas moins violente que ne l’était celle que Voltaire critiquait en son temps dans son Candide. Bernstein et ses collaborateurs ont créé un je-ne- sais-quoi qui a su capter l’esprit caustique de Voltaire avec légèreté, dans des rythmes de danses comiques, une horreur joyeuse, nous mettant toujours en empathie avec Candide, tour à tour naïf, honnête, désillusionné et finalement ayant pris conscience des choses. Les pérégrinations de Candide sont de celles que l’on peut tous relier à notre propre monde de violence et de tumulte, et la leçon finale de Voltaire, dans sa simplicité nue, cette morale de retour sur soi, est rendue ici de manière extraordinairement émouvante par Bernstein dans son finale. (…)

Aujourd’hui, l’opéra souffre d’une image traditionnelle. Pour vous, familier du grand répertoire comme de la comédie musicale, que faudrait-il faire ?

Actuellement, que ce soit aux États-Unis ou en Europe, il y a un remarquable renouveau de l’opéra, que ce soit dans la composition de nouvelles oeuvres ou dans les nouvelles productions que l’on propose d’oeuvres existantes. Je suis enthousiasmé par cette volonté des compagnies à aller chercher de nouveaux publics, grâce à des oeuvres nouvelles, et un travail adapté autour d’elles. Et je vois que ça marche ! L’opéra offre quelque-chose de totalement différent des autres arts, même que le théâtre musical, avec cette capacité unique d’exprimer un immense spectre d’émotions à travers la beauté et la profondeur de la musique, avec des voix aux techniques hyper développées, et des ensembles acoustiques de toute première qualité. (…) Chef, metteur en scène, décorateur, costumier, éclairagiste, chanteurs, musiciens, tous ces éléments s’ordonnent dans une seule et même vision finale… Quand les gens sont touchés, ils le disent et cela se sait. Le bouche à oreille est le meilleur avocat de notre art.

Propos recueillis par Charlotte Ginot-Slacik