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10 janvier 2017
L’Enlèvement au sérail


Entretien
Jane Archibald, soprano (Konstanze)

Jane Archibald, formée à Toronto, vous avez fait vos débuts à l’Opéra de San Francisco avant d’intégrer la troupe de l’Opéra de Vienne, puis de parcourir les plus prestigieuses scènes du monde (Covent Garden, Scala de Milan, Metropolitan Opera de New-York). Parmi ce vaste panorama, quel est votre sentiment sur les scènes et le public français ?

La France est vraiment l’un des endroits où je préfère chanter ! Je trouve le public concerné, passionné et je me sens toujours très bien accueillie. Les grandes maisons d’opéra françaises sont aussi importantes que celles que vous avez énumérées et je suis très fière de les compter parmi les temps forts de ma carrière. Et puis quel plaisir de visiter chaque fois la France, goûter votre incroyable cuisine, sentir l’inspiration de votre culture, et continuer de travailler mon français avec des personnes sympathiques.

Konstanze, Susanne, Donna Anna, la Reine de la Nuit, vous avez incarné les principaux rôles de soprano mozartiens. Est-ce un répertoire agréable à défendre ?

C’est un répertoire agréable, profond, mais difficile et qui se réinvente toujours… Mais c’est un honneur, je me sens très chanceuse que ce répertoire ait si bien été à ma voix au fil des ans.

À Toulouse, vous rentrerez pour la quatrième fois en deux ans dans la peau de Konstanze. Sur le plan purement musical comment ce rôle évoluet- il d’une production à l’autre ?

Musicalement ? Il change de manière significative en fonction de ce que le chef demande ou la façon dont les collègues interprètent leurs rôles. L’opéra est toujours une collaboration. La plupart du temps elle se fait dans la joie (de temps en temps c’est un mariage malheureux), nous faisons de la musique tous ensemble, sur scène, il faut donc trouver le moyen de mélanger l’ensemble de nos idées musicales, même s’il faut en passer par quelques frictions. Mais j’aime cela, j’aime observer cette expérience globale plus que ma propre performance. Personnellement je ne sais pas bien chanter quand je me sens en conflit avec mes partenaires musicaux, donc je tente toujours de trouver un moyen de rendre cette expérience heureuse. Cela dit, certains éléments musicaux demeurent, par exemple j’ai mon tempo préféré pour « Martern aller Arten » (air du IIe acte) et vous pouvez compter sur moi pour convaincre Belmonte et le Maestro d’adopter mon tempo pour le duo final, car il n’y a rien de pire s’il est trop lent ! Donc je dois avouer que j’ai quelques idées précises sur le sujet, en même temps j’ai tellement chanté ce rôle cette dernière décennie…

L’Enlèvement au sérail , par son statut de « turquerie », est une oeuvre régulièrement transposée par les metteurs en scène. Quel regard portez-vous sur cette démarche ?

C’est toujours une démarche délicate. L’Enlèvement a été écrit à une époque donnée, quand le racisme ouvert et la misogynie allaient bon train. Mais avec les événements récents, je crains que cette époque ne soit pas si lointaine que nous aimerions le croire. Surtout, avec toutes les divisions que connait notre monde d’aujourd’hui, je pense qu’il est très difficile de traiter cette oeuvre sans passer par cette inévitable détresse. Donc s’il est une manière de rendre sa beauté à la musique de Mozart tout en recadrant l’histoire racontée pour que chacun puisse se questionner (comme ce que tout art devrait nous amener à faire) alors je suis très ouverte à cette démarche. En fait, je pense qu’elle est nécessaire et que nous avons la responsabilité de le faire.

Pour finir, avez-vous un rôle fétiche parmi l’ensemble de ceux que vous avez interprétés et pourquoi ?

Je ne peux pas choisir ! J’ai besoin de chacun d’eux (enfin, la plupart d’entre eux !). Je chante Strauss et c’est du baume au coeur, et puis je passe à Haendel et je suis emportée par ce feu, cette passion… Jusqu’à la beauté pure du bel canto, ou la transcendance de Mozart. Comment pouvez-vous me demander de choisir !

Propos recueillis par Jonathan Parisi




Entretien
Mauro Peter, ténor (Belmonte)

C’est la première fois que vous venez chanter à Toulouse. Quelle image avez-vous de cette ville et du Théâtre du Capitole ?

Effectivement, je ne suis encore jamais venu à Toulouse, mais je sais que c’est une adorable ville française. Malheureusement, je n’aurai pas le plaisir de la découvrir au printemps… En tout état de cause, je sais que je vais m’y plaire, car j’adore la France.

Vous êtes en troupe à l’Opéra de Zurich. Que vous apporte professionnellement cette expérience ?

J’ai la chance d’avoir beaucoup de liberté dans mon planning depuis le début de mon engagement à Zurich ; je ne peux donc pas tout à fait dire ce que c’est que d’être « totalement » dans la troupe ; mais j’aime énormément chanter à Zurich, d’autant qu’étant moi-même Suisse, j’ai une connexion toute particulière à cette ville.

Malgré votre jeune âge, car vous avez à peine 30 ans, votre répertoire inclut déjà quasiment tous les rôles de ténor mozartien non seria y compris Belmonte que vous abordez pour la première fois à Toulouse avant de le chanter à la Scala de Milan. Tracez-nous votre portrait vocal.

Je suis un ténor lyrique qui se sent vraiment bien chez Mozart, Schubert et Schumann, même si ce n’est pas toujours facile à chanter. Mais l’immense palette des émotions, ainsi que le côté léger et tendre des lignes mélodiques conviennent parfaitement à ma voix. Mais j’aime aussi d’autres types de musique, et je m’efforce de chanter des répertoires aussi différents que possible. J’aime beaucoup varier.

Une grande partie de votre calendrier est occupé par des récitals de mélodies. Quelle discipline particulière cet exercice demande-t-il ? Pour vous est-ce un complément indispensable à une carrière scénique d’opéra ?

Oui, pour moi, c’est indispensable car j’apprends énormément en chantant en récitals, cela m’aide pour l’opéra et la scène. Et cela marche dans l’autre sens également. J’ai vraiment besoin des deux, sinon j’aurais l’impression qu’il me manque quelque chose. La discipline inhérente à la mélodie a quelque chose à voir, d’après moi, avec la volonté de toujours exprimer quelque chose, de toujours chercher de nouvelles couleurs et de nouvelles émotions. Bien entendu, cela implique l’apprentissage de beaucoup de textes, mais c’est une affaire de travail et de discipline.

Pour en revenir à Belmonte, quelles sont les difficultés de ce rôle, tant d’un point de vue vocal que dramatique ?

Belmonte est un rôle long, avec beaucoup d’arias – et il faut garder encore de l’énergie pour la fin. D’un côté, il aime Konstanze, mais il y a aussi chez lui beaucoup de défiance, et un peu d’égoïsme… La difficulté sera d’essayer de faire sentir ces mauvais côtés de son caractère.

Seriez-vous tenté par le répertoire italien, celui de Rossini, de Bellini ou de Donizetti par exemple et pourquoi pas le Fenton du Falstaff verdien ?

Je souhaiterais élargir mon répertoire, mais seulement dans la mesure où les rôles conviennent à ma voix. Je pense être maintenant prêt à affronter des rôles tels que Fenton dans Falstaff, mais je pense surtout à Nemorino de L’Elixir d’amour, ainsi que Nadir des Pêcheurs de perles, car j’aime beaucoup le répertoire français. Mais je dois laisser à ma voix (et à moi-même !) le temps de se développer sans brûler les étapes. Et pour l’instant, je ne le ferais qu’en complément à Mozart. Sur scène, Mozart va devoir être pour un moment encore mon principal répertoire.

Quelles sont vos prochaines prises de rôle ?

Je dois dire que je suis très excité par cette prise du rôle de Belmonte. J’ai également quelques projets intéressants mais, bien sûr, je ne peux pas encore les divulguer. Assurément, je souhaite aujourd’hui essayer de nouveaux rôles, autant en italien qu’en français. Je suis curieux de savoir comment je réagirais à ce nouveau répertoire.

Propos recueillis par Robert Pénavayre