Liens d'évitement



19 mai 2017
Entretien Claus Peter Flor




Claus Peter Flor, pour vous, à Toulouse, Meyerbeer succède à Wagner puis à Gounod ! Né en Allemagne, puis adopté par la France, Meyerbeer fait le lien entre l’opéra allemand et l’opéra français. Cela se ressent-il dans Le Prophète ?
Meyerbeer nait trois mois avant la mort de Mozart, dans une période de grands bouleversements pour l’Europe. Il quitte l’Allemagne pour Vienne, où il va jouer sous la direction de Beethoven, mais ses piètres qualités de musicien vont lui valoir les réprimandes du maestro. Il prend alors la route pour l’Italie, et va adapter la tradition italienne alors en vigueur, ce qui lui vaudra un certain succès. Tout cela est important pour comprendre que Meyerbeer est plus un européen qu’un allemand. Son installation à Paris sera ensuite décisive, et Meyerbeer va montrer, avec Le Prophète, qu’il sait nettement répondre aux attentes du public français. Il a ce don pour trouver les bons sujets, et même cette histoire d’anabaptistes vieille de trois cents ans, correspond exactement à ce que le public parisien attendait.
Meyerbeer était au bon moment, au bon endroit. Dans son traitement des solistes, du chœur, comme de l’orchestre, je dois reconnaître qu’il n’y a rien véritablement d’allemand. Un élément très nouveau est notamment que le rôle féminin principal soit confié à un alto dramatique et non une soprano. Par ailleurs, l’orchestration révèle des influences italiennes, tout en sollicitant les timbres des bois d’une manière très française. Enfin, ce qui est également très nouveau, c’est la place donnée à l’orchestre dans ce drame.

Le Prophète relève du genre du grand opéra. Quel est votre approche de ce genre franco-français ?
Le genre du grand opéra implique, d’un point de vue musicologique, la structure en cinq actes et l’importance du ballet. Mais en réalité, c’est beaucoup plus. Dans la France de l’époque, il ne se passait pas une semaine sans révolution politique, économique ou technique. Si bien que le grand opéra était un peu le baromètre avec lequel on appréciait les constantes évolutions. Un exemple frappant est celui de l’arrivée de l’électricité, élément que Meyerbeer incorpore, parmi d’autres innovations, dans ses opéras. La musique était alors visuelle et le décor un moyen dramatique central, comme une manière d’oublier la réalité dans laquelle on vivait. À Paris, tout était alors possible !

On présente souvent Meyerbeer comme l’un des précurseurs de Wagner. Entendez-vous un lien entre leurs deux univers ?
Il est indéniable que Meyerbeer a soutenu à Paris la découverte de Wagner. Il est également indéniable aujourd’hui que la musique de Wagner a inspiré le travail de Meyerbeer. Mais en réalité ces liens d’influence entre les compositeurs existent de tout temps, de Bach à nos jours.

Le Prophète parle d’extrémisme religieux. Un tel sujet fait écho aux préoccupations de notre temps. Est-ce aussi votre point de vue ?
Le Prophète n’est en aucun cas, pour moi, un sujet d’extrémisme religieux. Nous devons avoir à l’esprit de manière claire ce mouvement des anabaptistes en rébellion contre l’ancien ordre catholique. Ceci est certes présent dans l’oeuvre, mais seulement comme un arrière-fond. C’est le titre lui-même de l’opéra qui nous donne la réponse, même si l’on devrait plutôt parler de « faux prophète ». En période d’instabilité politique et sociale, période de perte d’identité, les gens ont toujours été prêts à suivre celui qui se propose comme un sauveur. Cela n’a rien de nouveau aujourd’hui encore, lorsque nous observons ces manifestations dans notre société. Mais ce n’est pas tant la religion qui suscite la violence, ce sont les personnes elles-mêmes, chaque mot écrit – et même la musique si l’on pense à son utilisation sous l’Allemagne nazie – peut être utilisé et donner du pouvoir, cela jusque dans les rapports entre Jean et sa mère, élément qui me semble être le véritable moteur de cette action. En fait nous allons plutôt représenter un spectacle qui pourrait s’appeler « Contre le faux Prophète » !

Propos recueillis par Charlotte Ginot-Slacik