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4 novembre 2016
Le Turc en Italie


Entretien
Attilio Cremonesi, direction musicale

Attilio Cremonesi, après Mozart à Toulouse, Rossini ? Entre ces deux figures, y a-t-il des liens, des influences ?

Pour les amoureux de l’opéra, Rossini représente l’une des plus belles expressions du théâtre musical et pour moi, musicien italien, il est en outre une merveilleuse icône. Rossini connaissait intimement les oeuvres de Mozart, de Haydn et de Beethoven (il avait fait l’impossible pour rencontrer ce dernier lors d’un séjour à Vienne), et il a été l’un des artisans majeurs de leur diffusion en Italie. (…) Chaque fois que j’aborde la partition d’un opéra rossinien, je me demande quelle musique il aurait composée s’il n’avait pas tant étudié, tant aimé les oeuvres de Mozart. (….)

Pourriez-vous présenter en quelques mots Le Turc en Italie, et la place que l’opéra occupe dans l’oeuvre de Rossini ?

Le Turc en Italie est un opéra de jeunesse, créé au Théâtre de la Scala en 1814, deux ans seulement après l’accueil chaleureux reçu à Venise par sa farce La Scala di seta. En l’espace de ces deux années, Rossini évolue du statut d’un jeune musicien prometteur à celui d’un maître reconnu, auquel la Scala de Milan et le San Carlo de Naples commandent des oeuvres nouvelles. Ces nouveaux projets le mettent sous pression et le poussent à utiliser de la musique déjà existante. Cette attitude était mal perçue par la critique qui possédait alors le pouvoir de faire le succès ou l’échec d’une oeuvre nouvelle. Lors de sa création, Le Turc en Italie était affublé de deux handicaps fatals : avoir été composé après L’Italienne à Alger – qui avait été un triomphe et qui, aujourd’hui encore, reste la plus connue de ces deux oeuvres « jumelles » – et le réemploi assumé de compositions existantes. Très vite, cet opéra sortit de l’affiche sans connaître le succès des autres opus.

Pourriez-vous proposer une définition des enjeux, des personnages et de leurs vocalités ?

Les airs étaient alors composés en fonction de la voix des solistes. La plupart du temps, le compositeur, qui était tenu d’assister à toutes les répétitions avec les chanteurs, terminait de composer pendant les répétitions en salle. De cela, on peut logiquement déduire que les rôles étaient modelés à la perfection sur la personnalité vocale des solistes. À chaque reprise de l’opéra, le compositeur ou le maître de chapelle adaptait les parties vocales au nouveau plateau. Pour évoquer la vocalité de l’oeuvre, il me semble donc qu’il faut revenir aux créateurs des rôles. Des chanteurs différents auraient probablement amené Rossini à écrire autrement.

Le Turc en Italie est aussi une fantaisie exotique. Quelles en sont selon vous les inspirations musicales ?

L’espace exotique a longtemps été un thème récurrent des livrets d’opéra. Le précédent musical le plus connu demeure évidemment L’Enlèvement au sérail de Mozart. Nous ne savons pas si Rossini connaissait ce chef-d’oeuvre. En tout cas, il ne le cite jamais. L’introduction de la Banda dans l’orchestre me semble la seule coloration exotique – musicalement en tout cas – du Turc en Italie.

L’un des ressorts de l’opéra consiste dans un humour débridé, un jeu sur les clichés et sur les stéréotypes. Comment comptez-vous mettre en valeur cet aspect ?

La musique transmet en permanence les émotions du livret, et pas uniquement le comique et l’humour. Et selon moi, ce commentaire du texte chanté passe d’abord par l’instrumentation. Il me semble que Rossini donne tout particulièrement ce rôle aux bois : régulièrement, ils soulignent les moments comiques, offrant ensuite un contrepoint sérieux aux situations les plus drôles dont ils transforment le sens. Dans les moments d’une plus grande émotion, ils amplifient les sentiments plus profonds. En 1814, l’orchestre de la Scala devait compter dans ses rangs, outre un groupe de bois homogène et de haute tenue, un premier cor exceptionnel : c’est à son intention que Rossini écrit une remarquable partie soliste dans la sinfonia et des solos dans le final de l’Acte I et dans le duo de l’Acte II.


Propos recueillis par Charlotte Ginot-Slacik