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25 avril 2017
LUCIA DI LAMMERMOOR, l’amour à la folie

Entretien Maurizio Benini, direction musicale
Maurizio Benini, vous connaissez particulièrement bien Lucia di Lammermoor que vous dirigé et enregistré. Cet attachement historique à l’oeuvre vous a t-il permis d’évoluer dans sa compréhension ?

Tout dépend des interprètes. Chaque chanteur peut être comparé à un instrument différent, qui possèderait sa ligne, sa sonorité propre, et ces couleurs sans cesse renouvelées déterminent différemment ma vision de l’opéra.
Bien entendu, certains aspects se maintiennent : en présence du bel canto, la question du style et de l’émotion s’avère déterminante. Mais des interprètes et un orchestre différents permettent d’appréhender la musique sous un jour nouveau.
Tout le monde connaît Lucia di Lammermoor !
L’enjeu pour moi, n’est pas d’en révéler des aspects inconnus, mais d’être attentif à l’équilibre entre voix et orchestre. Ceci étant, j’ai eu la chance de diriger l’oeuvre dans ses deux versions – française et italienne –, et je dois avouer que je reste impressionné par la façon dont Donizetti s’est adapté aux attentes de ces deux publics.
Au public italien, marqué par la tradition vocale, il dédie une mélodie d’une simplicité remarquable. Au public français, plus sensible à l’orchestre, il adresse des récitatifs extrêmement subtils, des lignes harmoniques plus fournies, des accords orchestraux plus présents.


Vous dirigez beaucoup le répertoire italien, belcantiste en particulier. Comment pourriez-vous le définir ?

Très simplement : comme la prédominance du chant, de la ligne vocale.
Dans le bel canto, la voix résonne dans son expression la plus directe. Il s’agit là d’émotion mais aussi de technique. C’est ce en quoi Bellini et Donizetti dominent le répertoire. Même Rossini ne fait pas sonner la ligne mélodique avec une telle évidence. Chacun d’entre eux sublime la voix et donne à l’orchestre le rôle d’un écrin.


N’est-ce pas ainsi que l’on peut interpréter la scène de la folie ?

Oui, dans ce cas, le bel canto et sa quête de pureté vocale versent dans l’irréel. L’héroïne marque son refus du monde par son chant, que Donizetti amplifie par la présence d’un harmonica de verre (il existe aussi une version pour flûte qui sera celle donnée à Toulouse) dont les sonorités aigues étaient réputées pour attirer les interprètes vers la folie. À cet instant, le chant pur peut s’interpréter comme le détachement de Lucia du monde réel et des siens.
Vous avez aussi étudié la composition avec le compositeur engagé Giacomo Manzoni. Ce qui est intéressant, c’est que le bel canto, pour l’avant-garde italienne est un genre moderne.
Luigi Nono en parle dans son grand texte « Bellini, un sicilien au carrefour des civilisations méditerranéennes ».
Êtes-vous d’accord avec une telle idée ?


Pour nous autres, italiens, il n’y a pas de rupture entre le passé et la modernité.
Lorsque vous regardez la musique italienne du xvie siècle, vous trouvez une forme de continuité, dans l’attachement à la pureté de la ligne, avec le bel canto ou avec les oeuvres du xxe siècle.
Monteverdi, Bellini, Dallapiccola, Nono, tous demeurent attachés au chant, ce qui n’empêche en rien des recherches sur le langage ou sur la forme. Cette pureté de la voix, c’est finalement ce qui me semble caractériser le plus fidèlement la musique de mon pays.
Je crois simplement que le bel canto est si marqué par cette domination de la voix, que peu de compositeurs se détachent. Il est nécessaire d’avoir affaire à un génie tel que Donizetti pour faire sonner la voix sans verser dans le simplisme.


Propos recueillis par Charlotte Ginot-Slacik