Liens d'évitement



12 octobre 2017
Entretien avec Nicolas Joel

Entretien avec Nicolas Joel

Un opéra des renoncements ?

J’aime passionnément La Rondine, mais il faut dire tout de suite que je ne suis pas le seul. Puccini l’adorait, d’abord comme on aime ses enfants qui ont eu le moins de chance. La meilleure raison cependant est que c’est une extraordinaire réussite. Le fait qu’elle n’ait jamais connu la faveur des autres opéras du compositeur est aisément explicable : la veine est différente, moins spectaculaire, mais on est ici au plus près de la nature véritable de Puccini. Le caractère éminemment amer de cette œuvre exprime le grand dépressif qu’il était. L’œuvre est d’une totale ambiguïté. Puccini a composé La Rondine à un moment où il était au sommet de ses capacités de musicien. Tous les grands chefs d’orchestre italiens sont amoureux de cet ouvrage, ils sont tous fascinés par son orchestration. J’ai eu la chance de débuter avec Gavazzeni, qui pouvait en parler pendant des heures. On connaît très bien l’intérêt que portait Puccini aux musiques de son temps, comme le montre l’anecdote célèbre du Pierrot lunaire à Florence. Il a écouté Ravel et Debussy avec beaucoup d’attention. Tout cela s’entend très bien dans La Rondine, comme d’ailleurs dans La Fanciulla del West. C’est une partition scintillante, d’une invention harmonique et rythmique extraordinaire, d’une fantaisie mélodique inépuisable. La construction est d’une grande virtuosité, notamment le patchwork de danses populaires du moment, les fox-trot, les valses, devenant ensuite des motifs insérés à la trame musicale.

Mais, en même temps, il dépeint un monde d’une grande tristesse et d’une grande dureté. Certes, la critique sociale n’est ni son souci ni celui de ses librettistes. Mais il n’empêche que Puccini se trouve pour une des rares fois de sa vie devant un sujet quasiment contemporain. Car si le livret indique le Second Empire, l’équivalent visuel de la musique est bien le style que l’on nomme Liberty en Italie, les débuts de l’Art Déco chez nous.
C’est cette solution que nous avons privilégiée avec Ezio Frigerio et Franca Squarciapino. Dans ce décor fastueux, Puccini dépeint un monde glacial, sans illusions. Il n’y a pas de meurtre, pas de poignard, pas de phtisie. Mais ce qui meurt dans La Rondine est peut-être bien pire, c’est la flamme vitale de chacun. Ce caractère de comédie mélancolique est certainement lié à Vienne.

L’intrigue de départ est assez convenue, avec ces quiproquos à peine vraisemblables, mais que les librettistes ont très adroitement traités. Pourtant Puccini transcende tout cela avec une extraordinaire acuité psychologique et une intimité avec les personnages comme il n’en a jamais eue. L’affection qu’il avait pour eux, pour la musique qu’ils lui avait inspirée, montre bien son véritable caractère. On est loin de l’héroïsme, on est loin du mélo, du drame, et même du pathos – même s’il y en a un peu au troisième acte. Il a d’ailleurs repris plus tard cet acte ultime, mais je préfère jouer la première version, qui me semble la plus spontanée et la plus vraie.

La Rondine est une pièce qui ne parle que d’argent. C’est un milieu à la fois très libre et totalement dépendant de l’argent. Entendons-nous bien, ce n’est pas un milieu de prostituées. Magda est une femme entretenue, pas autre chose. Il y a d’autres apparitions extraordinaires, comme le poète Prunier, cette gloire de la nation dont on se moque un peu. C’est en fait une sorte de journaliste stipendié par Rambaldo pour s’occuper de la publicité de ses affaires. Ce n’est pas beaucoup plus qu’un domestique. Il ne lui reste d’ailleurs que les amours ancillaires, car il n’a pas l’argent pour se payer une des jeunes femmes qui l’entourent. Ce milieu-là est complètement inconnu de l’opéra, et de l’opéra italien en particulier. Mais il nous remet totalement dans le théâtre autrichien du début du XXe siècle, celui de Schnitzler en particulier. Quelle que soit la qualité littéraire du livret, l’atmosphère est bien celle-là.

Que La Rondine ait d’abord été commandée par Vienne comme une opérette l’a beaucoup desservie, notamment en Italie où le genre est très décrié. Les Italiens ne connaissent que les variétés et le grand opéra, il n’y a rien entre les deux. Puccini a renoncé très vite à composer un ouvrage à numéros et voulait quelque chose de durchkomponiert**. Sans doute a-t-il ici réalisé un rêve. Son modèle était évidemment Le Chevalier à la rose, c’est-à-dire un Conversationstück. Tout cela passe donc par Vienne. Puccini y était alors célébré comme un dieu et il était un germanophile convaincu, à tel point que son engagement lui a posé des problèmes pendant la Première Guerre Mondiale. Il était très nettement en faveur de la neutralité, ce qui alors signifiait soutenir le Reich.

Il faut pour La Rondine un couple de chanteurs lyriques, typiques de Puccini, mais qui ne peuvent pas ne pas être comédiens ; il y a aussi le couple comique, mais qui se retrouve sans cesse dans des situations dangereuses. Le quiproquo du deuxième acte n’a rien de drôle. Avec l’extraordinaire concision de l’opéra, il débouche tout de suite sur un grand péril : Rambaldo n’est pas un personnage dont on peut se moquer. Il est froid, il a le pouvoir de sa fortune. Il est maître du destin de ce petit monde et il peut briser les vies, ce qu’il ne manque pas de faire. Le peu de bonheur qu’on voit est au début du troisième acte, mais, à ce stade de l’opéra, on sait déjà qu’il est parfaitement illusoire. Le personnage de Prunier est d’ailleurs fascinant. Il révèle la vision extrêmement amère de Puccini quant à sa propre position : un entertainer de salon mondain qui a des ambitions poétiques, qui jette sur tout ce monde un regard blasé mais qui a besoin d’argent. Il est menteur, hypocrite, faible. Puccini ne l’a pas traité en personnage secondaire et c’est lui qui a le départ de l’air le plus fameux de l’ouvrage. Il a aussi cet extraordinaire duo nocturne à la fin du premier acte, un des duos les moins romantiques que je connaisse, un thème ostinato où Prunier montre sa vraie nature. C’est lui enfin qui, au dernier acte, vient briser les dernières illusions de Magda. Il y a à ce moment-là un changement de ton extraordinaire, une dureté qui s’abat soudain sur ce monde de bains de mer, une chape de tristesse. Quant au personnage de Lisette, si typique de l’opérette, il subit des humiliations qui nous mènent bien loin de l’opérette… Tout cela est fait avec des moyens d’une grande subtilité. Puccini était lui-même soulagé de ne pas avoir affaire à l’artifice du grand coup de théâtre, dont il était las. Mais il était las de tout, comme on sait.

A la fin, Magda ne renonce sans doute pas pour des raisons morales. Ruggero, avec sa naïveté, lui offre un prétexte facile. C’est encore l’argent qui régit son destin, un réalisme qui rend tout romanesque impossible. Au début du troisième acte, tous deux n’ont simplement plus de quoi payer les factures. Il ne reste à Magda que le mariage et un très hypothétique retour à Montauban, dont est originaire Ruggero. Elle ne se fait plus guère d’illusions et Prunier, envoyé par Rambaldo, lui donne le coup de grâce. A la différence de la Traviata, la séparation des amants n’est pas un ressort dramatique, c’est la fin de l’ouvrage. Et puis on ne meurt pas, on vit avec ça. Et c’est la vraie vie. La Rondine parle des renoncements de la vie.
Il y a dans l’existence de chacun des moments d’héroïsme personnel mais aussi tous ces renoncements, petits et grands, avec lesquels nous devons vivre et qu’il faut affronter.
C’est pour cela qu’à la fin, j’ai souhaité que Magda ne disparaisse pas : elle avance vers le public, se retrouve face à lui.



* Quelques mois avant sa mort, Puccini se rendit à Florence pour entendre Arnold Schönberg diriger son Pierrot lunaire et il témoigna sa sincère admiration au compositeur.
** composé d’un bout à l’autre

Propos recueillis par C. G.

Informations

En raison du Marathon de Toulouse, ce dimanche 22 octobre, nous tenons à vous informer que l’accès au centre-ville et à la place du Capitole sera réduit.
> Plus d’informations.