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11 mai 2018
Interview croisé entre J. Ohayon et K. Belarbi



Comment est né ce projet de collaboration entre le Ballet du Capitole et le théâtre Garonne ?

Jacky Ohayon – Approchés tous deux par les commissariats des deux pays dans le cadre de l’année croisée France-Israël pour proposer des projets, nous avons vu là l’occasion de donner un écho à la vitalité et à l’effervescence de la danse israélienne actuelle, et d’y répondre en invitant trois personnalités artistiques pouvant donner leur temps, leurs pièces, leurs visions, aux danseurs du Ballet du Capitole.
Kader Belarbi – Ce que j’aime ici c’est la configuration de ce partenariat avec le théâtre Garonne, confrontant l’énergie de la danse portée par ces chorégraphes israéliens à celle des interprètes du Ballet. C’est ce qui m’excite dans ce projet : l’instant capital de la rencontre qui va amener ces artistes à rencontrer quelque chose ici, à Toulouse, avec des danseurs qui vont eux aussi devoir sortir de leur cadre habituel.

L’idée est en effet de faire se rencontrer, dans un temps relativement court, chorégraphes et interprètes des deux pays pour les inviter à créer de nouvelles pièces…

J. O. – C’est important de s’arrêter sur le fait que ce sont des créations : c’est une première pour nous, mais c’est également une première pour au moins deux des chorégraphes du programme, de travailler avec les danseurs d’un ballet. Au-delà du résultat final, c’est une étape importante à ce stade de leur carrière. La danse en Israël – de ses expressions folkloriques à son accomplissement plus contemporain – a aussi une dimension politique, dans ce que les corps ont à raconter de la situation du pays. La danse est critique, et constitue également pour le public un langage commun, non seulement dans le pays mais partout dans le monde : elle est envisagée comme un langage d’ouverture. Nous avons choisi de travailler avec des artistes qui vivent et travaillent là-bas, d’où cette urgence, cette dimension politique très présente. La question est de savoir comment ce langage va être partagé avec les danseurs du Ballet.

K. B. – Déjà des intuitions de cet ordre sont apparues. Par exemple, quand Hillel Kogan est venu pour un workshop de trois jours avec les danseurs du Ballet, j’ai perçu cette urgence dont tu parles. Il a tout de suite posé des questions, auxquelles les danseurs ont d’abord répondu avec timidité. Il a fallu une forme de désinhibition de la part des danseurs, et c’est vite devenu une adresse assez sociale, assez directe. Ça s’est fait par exemple sur des musiques de night-club, et d’un coup ce sont des états de corps qui se manifestent et se mettent à parler. J’ai senti que Hillel recherchait à travers ces esprits et ces corps une motivation pour sa création. De la même façon, Yasmeen a travaillé avec les danseuses sur une forme particulière d’intimité – c’est souvent le coeur de son travail – et j’ai trouvé superbe de voir ces danseuses laisser tomber les pointes, chausser des baskets, et à partir de là oser laisser sortir d’elles-mêmes des choses très intimes. Pour cette audition, une grande place avait été laissée à chacune pour, non pas interpréter, mais être dans l’état requis. Travailler avec des états de corps et avec la personne dans son entier, c’est je pense l’enjeu pour ces trois chorégraphes, chacun empruntant un chemin différent.

J. O. – Les rencontres préparatoires ont donné lieu à un enthousiasme partagé mais aussi à une certaine retenue et à beaucoup de questionnements de la part des chorégraphes : comment pouvaient-ils imaginer en peu de temps d’accepter cette proposition, de répéter parfois à distance, de concrétiser la rencontre artistique ? Mais dans ce temps court de travail, de désirs et de doutes partagés, je suis persuadé qu’il va se passer quelque chose qui dépasse ce qu’on peut appeler la « fabrication d’un spectacle ».

On parle de rencontre, on pourrait tout aussi bien parler d’un exil artistique, pour les chorégraphes et les interprètes.

K. B. – Deux danseuses vont être envoyées à Tel Aviv pour travailler avec Yasmeen, dans le contexte israélien, et vont ensuite revenir pour travailler ce matériau différemment, dans le contexte du Ballet. Donc oui, bien évidemment, ces différents moments vont modifier la relation mais aussi le résultat final. Roy, qui travaille sur l’idée d’une masse avec 5-6 couples de danseurs, envisage ça de façon très différente : lui n’a rencontré personne, il va engager le travail directement à son arrivée à Toulouse. Ça va être une confrontation très spontanée, une réelle urgence ! Quant à Hillel, il a deux thématiques en tête, il se décidera en fonction de sa rencontre avec trois couples de danseurs. Lui aussi travaille sur ce que sont les interprètes, hors de tout présupposé ou de tout académisme.

Dans son accueil dans les murs du théâtre Garonne, on pourrait dire que le Ballet lui-même est « hors sol », dans une forme d’exil…

J. O. – Le Ballet commence à circuler sur différentes scènes de la ville, c’est une ouverture pour accueillir différents publics, et c’est aussi la reconnaissance du fait que son travail n’est pas réservé au public du théâtre du Capitole. Il me semble, Kader, que cela donne sur cette ville une perception plus large et plus juste de ce que vous êtes en tant que ballet.

K. B. – Tu parles d’exil mais oui, soyons hors frontières ! Simplement pour partager – et pas uniquement les publics. Reconnaissons nos différences, mais acceptons aussi que nous pouvons quand même nous retrouver, par-delà nos désaccords. Il est toujours possible de trouver de merveilleux terrains d’entente : c’est en résumé toute l’histoire de ce que nous essayons de faire avec Tel Aviv Fever.

Informations

Fermeture exceptionnelle de la billetterie le 28/06/2018 de 13h à 16h30. Réouverture de 16h30 à 17h45.

Le Théâtre du Capitole recrute :

- Des danseurs et des danseuses (Solistes et Corps de ballet)

- Un tenor 1