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2 janvier 2018
La walkyrie : entretien avec Tomasz Konieczny (Wotan)



Wotan est un personnage très complexe, qui évolue beaucoup au cours de la Tétralogie. Pourriez-vous nous en dire quelques mots ?

Dans l’Anneau du Nibelung il s’agit en effet d’un « caractère wotanique diffracté ». Dans L’Or du Rhin, nous avons un jeune homme de pouvoir qui vient de contracter une alliance par son mariage avec Fricka. C’est un personnage très ambitieux, qui veut conquérir le monde dans tous ses aspects. Wotan n’avait peut-être pas été un très grand « aristocrate » avant son mariage avec Fricka. Il me semble qu’aucun autre dieu n’avait souhaité se charger de garder la lance qui symbolise les contrats – une notion importante dans l’oeuvre, car chaque contrat crée une aliénation… Et c’est là qu’est apparu cette jeune canaille : Wotan. Il a sacrifié son oeil pour gagner le savoir, les runes et le pouvoir des contrats en même temps que son épouse Fricka. Il est ainsi devenu le Père des Dieux. Au fond, ce n’est pas très différent de ce que fait ce pauvre Alberich au début de L’Or du Rhin : à Wotan, il manque un oeil ; à Alberich, l’amour qu’il a sacrifié pour l’or. Il me semble qu’Alberich a dû payer un prix bien plus élevé pour son bien…
Et pourtant les deux seraient compatibles ! Wotan pourrait continuer à régner comme Maître des contrats et Alberich comme commandeur du monde souterrain (on pourrait imaginer qu’en fin de compte, Alberich ne voulait pas faire grand-chose d’autre que d’accumuler les trésors du monde souterrain grâce à l’anneau). Mais le monde des puissants n’est pas si simple. Celui qui possède quelque chose Wotan veut toujours posséder davantage. Et Wotan n’échappe pas à la règle. Il veut TOUT avoir ! Il vole donc à ce pauvre Alberich ce pour quoi il a sacrifié son amour et son bonheur. Est-ce qu’un tel vol est vraiment noble ? Est-ce que cette soif de pouvoir est digne de Wotan, ce soi-disant aristocrate ? N’aurait-il pas eu assez de gloire et de plaisir avec toutes ses femmes, sa gloire et la jeunesse ? Un mystère de l’âme humaine, de la nature humaine : la soif de pouvoir…
Pourtant, Wotan rend l’anneau qu’il a volé. Mais il l’a touché… Après ça, plus rien n’est comme avant. Que veut-il ? L’anneau. Il rassemble des guerriers. Il se prépare à une guerre. Il se sent très fort entouré de ses filles guerrières… Il a développé un plan pour regagner l’anneau, qu’il peaufine depuis la fin de L’Or du Rhin. C’est ainsi que débute La Walkyrie… Et c’est là qu’arrive Fricka – sa femme. Elle lui montre que tout ce qu’il a imaginé est faux… Et du coup, le grand Wotan devient de plus en plus petit, prisonnier de ses contrats, cerné par la peur, la jalousie, l’avidité… Son plan semble voué à l’échec. L’anneau reste où il est. Le Wotan de La Walkyrie est un Wotan brisé. Un chef de mafia qui se retrouverait prisonnier. Un solitaire. Un homme faible et en colère… Alors il ne voudra plus régner avec sa lance ! Il voudra la magie de l’anneau. Il ne voudra plus être le gardien de quoi que ce soit – il voudra sentir l’anneau sur son doigt. Il prétend que l’anneau lui sera apporté par sa fille préférée Brünnhilde, la fille qu’il a luimême si lâchement trahie. Il commence donc à agir en tant que Wanderer (marcheur), un faux philosophe qui aime à nouer des intrigues : il manipule ses interlocuteurs et se sert des uns contre les autres afin d’obtenir une seule chose – l’anneau. Il joue dans le monde le grand rôle du Wanderer « distant », le faux ermite. En réalité, il est seulement avide de pouvoir – de l’anneau.

Comment définiriez-vous sa relation avec sa fille Brünnhilde ? Ne pensez-vous pas qu’en la condamnant au sommeil, finalement, il lui fait le plus beau cadeau possible, celui qui lui permettra de renverser ce vieux monde et de faire advenir un ordre meilleur à la fin du Crépuscule des dieux ?

Je crois que le Wotan de la fin de La Walkyrie s’intéresse très peu au destin des Dieux. Il est intéressé par le vrai pouvoir ultime ! Pourquoi lui, ne veut-il plus être un Dieu ? Parce que les contrats dont il est le gardien en tant que Père des Dieux le lient et le limitent. C’est pour cela qu’il veut y mettre fin. C’est pour cela qu’il écoute le mauvais conseil d’Erda. C’est pour cela qu’il brandit la lance contre le seul qui peut casser cette lance, Siegfried, le vrai héros. Les autres Dieux ne l’intéressent plus. Il ne pense qu’à lui-même, à son désir. Il convoite seulement l’anneau. Ainsi la lance et la divinité acquises par mariage ne sont plus qu’un poids pour Wotan.

Du point de vue purement vocal, quelles sont les caractéristiques requises par ce rôle ? Quelles en sont les principales difficultés ?

Les trois Wotan – le Wotan de L’Or du Rhin, celui de La Walkyrie et le Wanderer de Siegfried sont en réalité trois voix différentes. Le premier est plutôt une basse qu’un barytonbasse. La Walkyrie est chantée par une vrai baryton-basse et le Wanderer, en principe, par un baryton. Mais quand on veut avoir un seul et unique interprète pour les trois soirées, on fait des compromis. Ainsi, la triple partie devient tantôt un plaisir et un régal, tantôt une damnation pour le chanteur. Il faut une voix puissante avec une tessiture très longue et qui serait capable de sonner de façon légère et divertissante mais aussi dramatique comme un coup de tonnerre, et pourtant paternelle et touchante. Intéressant, n’est-ce pas ? Quand je pense aux rôles que j’ai chantés dans ma carrière, à commencer par Marke, Osmin, Sarastro, puis Pizarro, Amfortas, Mandryka, Jochanaan et Wozzeck, tous ces rôles m’apparaissent clairement comme une préparation à mon Wotan. Comme si tout servait à pouvoir interpréter vocalement toutes les facettes de cette personnalité très complexe… Je dois avouer que Wotan est un de mes grands amours.

Propos recueillis par Jean-Jacques Groleau

Informations

Fermeture exceptionnelle de la billetterie le 28/06/2018 de 13h à 16h30. Réouverture de 16h30 à 17h45.

Le Théâtre du Capitole recrute :

- Des danseurs et des danseuses (Solistes et Corps de ballet)

- Un tenor 1