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15 mars 2018
Trois questions à Béatrice Uria-Monzon




Comment aborde-t-on un rôle aussi sombre, aussi torturé ?

Quel que soit le rôle que l’on aborde, ce qui est fascinant, c’est ce moment où l’on essaie de se mettre dans la peau du personnage, de comprendre son fonctionnement psychologique. Bien évidemment, avec des rôles aussi excessifs, aussi noirs, et à l’opposé de ce que je suis au fond de moi, ce travail est chaque fois une expérience bouleversante. Déjà, avec Dalila, j’avais eu ce sentiment de malaise face à une femme aussi manipulatrice, qui cache sa noirceur sous les joliesses de son chant… Lady Macbeth, de ce point de vue-là, va encore plus loin. C’est sans aucun doute le personnage le plus violent que j’aie jamais rencontré dans ma carrière ! Non seulement elle est manipulatrice, mais sa soif de pouvoir ne s’embarrasse d’aucun scrupule : le meurtre, l’assassinat de sang froid, même de ses propres amis ou alliés de son époux, tout cela a quelque chose de démonique chez cette femme, comme si elle y trouvait du plaisir, une jubilation même. Jusqu’à la crise finale, avec cette incroyable scène de somnambulisme où la culpabilité, quand même, finit par ressortir…

Parlez-vous ne l’écriture vocale de ce rôle hors normes.
Etrangement, c’est seulement – je crois – le quatrième rôle verdien que je chante, après Eboli dans Don Carlo, Fenena dans Nabucco et, si on peut le mettre dans la même catégorie, son Requiem. Mais Lady Macbeth est assurément le rôle le plus complexe de Verdi que j’ai rencontré jusqu’à présent. Avec le tempérament qui est la mien, je pourrais vite me laisser aller à donner par la voix toute cette violence dont nous parlions plus haut. Or, si Verdi a expressément voulu que la voix de sa chanteuse donne à entendre la noirceur du personnage, il ne faut pas oublier que nous sommes dans une période de transition et que, tout en faisant évoluer l’écriture vocale de ses personnages vers quelque-chose de nouveau, Verdi est encore à cette époque nourri de belcanto. Lady Macbeth bénéficie encore d’une écriture qui permet de jouer sur la beauté de la ligne, la séduction, les couleurs aussi. Bref, je profite de tout cela pour composer un personnage qui ne soit pas uniquement un monstre univoque, mais un personnage de chair et de sang, dans toute sa complexité humaine.

Lady Macbeth est un rôle que se partagent les sopranos et les mezzos-sopranos. Pouvez-vous nous parler de l’évolution de votre propre carrière vers des rôles plus exclusivement sopranos ?

Cela s’est fait de manière très naturelle, avec Santuzza, l’héroïne de Cavalleria rusticana de Mascagni. Comme Lady Macbeth, elle fait partie de ces rôle « entre deux tessitures », et je m’y suis sentie formidablement bien ! D’où l’idée d’aller explorer ces rôles plus exclusivement sopranos, comme vous dites, jusqu’à Tosca que j’ai chantée à Avignon pour la première fois avant de le reprendre à l’Opéra de paris et à la Scala de Milan, ou encore Adrienne Lecouvreur, que je viens de chanter avec le même bonheur à l’Opéra de Saint-Étienne. Je suis actuellement sur l’Hérodiade de Massenet, à Marseille, et je ferai ma première Elena dans Mefistofele de Boito aux Chorégies d’Orange cet été. Bref, comme vous le voyez, je me sens bien dans ces rôles, dans ces personnages…

Propos recueillis par Jean-Jacques Groleau

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