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Tiefland (Les Basses Terres)
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Opéra


Tiefland (Les Basses Terres)

Eugen d’Albert (1864-1932)
Théâtre du Capitole| Durée : 2h40

vendredi 29 septembre 2017 à 20h00

dimanche 1er octobre 2017 à 15h00

mardi 3 octobre 2017 à 20h00

vendredi 6 octobre 2017 à 20h00

dimanche 8 octobre 2017 à 15h00


Opéra en un prologue et deux actes
sur un livret de Rudolf Lothar d’après la pièce Terra baixa d’Àngel Guimerà
créé le 15 novembre 1903 au Théâtre allemand de Prague

Nouvelle production

Claus Peter Flor direction musicale
Walter Sutcliffe mise en scène
Kaspar Glarner décors et costumes
Bernd Purkrabek lumières

Nikolai Schukoff Pedro
Meagan Miller Marta
Markus Brück Sebastiano
Scott Wilde Tommaso
Orhan Yildiz Moruccio
Anna Schoeck Nuri
Paul Kaufmann Nando
Jolana Slavikova Pepa
Sofia Pavone Antonia
Anna Destraël Rosalia


Orchestre national du Capitole

Chœur du Capitole
Alfonso Caiani Direction


À propos de l’œuvre

« Je m’en vais. Me suis-tu ? Je vais là-haut, je m’en retourne à ma montagne. On est tout près du ciel, tout près des astres, et loin des hommes ! Me suis-tu ?  »

Tiefland, Acte I scène 10

Un chef-d’œuvre méconnu
Tiefland est l’un de ces chefs-d’œuvre marquants de l’histoire de l’opéra que la France a injustement délaissés. Composé au tout début du XXe siècle, il est un peu l’équivalent allemand du vérisme italien (Cavalleria rusticana de Mascagni, Paillasse de Leoncavallo, La Bohème ou Tosca de Puccini…) et du naturalisme à la française (La Navarraise de Massenet, Louise de Charpentier). Il partage avec tous ces ouvrages le souci de réalisme de l’histoire, sa simplicité, ses personnages humains, populaires, et une musique qui a su faire son miel de l’héritage wagnérien. Émotions et beauté musicale sont à l’œuvre de bout en bout de cette partition fulgurante.

Eugen d’Albert (1864-1932)
Pianiste et compositeur allemand d’origine française, Eugen d’Albert naît à Glasgow (Écosse) et fait ses études à la National Training School de Londres où il révèle très tôt un don certain pour le piano. Alors qu’Anton Rubinstein lui prédit un succès mondial, le jeune homme de seize ans part pour Vienne, Weimar, Berlin, où ses interprétations de Bach et Beethoven font date. Il devient alors l’élève de Liszt et confirme sa notoriété de pianiste le plus talentueux de sa génération. Se consacrant également à la composition et à la direction d’orchestre, d’Albert est nommé, en 1907, directeur de la Hochschule für Musik de Berlin. Se présentant comme une forme d’assimilation brillante et inspirée des différents langages européens, son style compositionnel intègre ainsi l’écriture contrapuntique de l’école allemande, la mélodie continue et l’usage des leitmotive hérités de Wagner, autant que l’esthétique vériste de ses confrères italiens. Auteur d’œuvres symphoniques et vocales, de nombreux lieder et d’une vingtaine d’opéras, Tiefland demeure son plus célèbre opus.

Une nouvelle production réaliste et poétique à la fois
Pour cette nouvelle production, Walter Sutcliffe (metteur en scène il y a deux saisons ici même d’un superbe doublé Britten avec Le Tour d’écrou et Owen Wingrave) a choisi de montrer l’ambivalence de cette « terre basse », la vallée où la société, même en miniature, se donne à voir avec toutes ses compromissions et ses bassesses, tandis que la montagne, plus haut, celle du berger Pedro, reste encore le symbole d’un monde de pureté.

Un cast international
Pour interpréter ces personnages forts et exigeants, tant scéniquement que vocalement, le plateau vocal réunit une pléiade de chanteurs internationaux habitués des plus grandes scènes lyriques actuelle : Nikolaï Schukoff, habitué des rôles dramatiques (et que nous avons pu admirer il y a trois ans dans Cavalleria rusticana justement) sera Pedro, ce brave berger un peu dépassé par les manigances et les arrière-pensées de la société, qu’il fuit autant que faire se peut en se réfugiant avec ses troupeau dans les hauteurs de la montagne. Pour incarner Marta, la maîtresse soumisse du notable désargenté, la jeune Meagan Miller, jeune soprano spécialiste des rôles de Wagner (Sieglinde, Senta, Brünnhilde) et de Strauss (Ariane, Daphné), fera pour l’occasion ses débuts français. Le potentat local, Sebastiano, sera quant à lui interprété par Markus Bruck, le Macbeth, le Rigoletto, le Wolfram du Deutsche Oper de Berlin.

Spectacle en langue allemande surtitré en français




Diffusion sur France Musique le dimanche 22 octobre à 20h

Plastic Bag Landscape #01 © Vilde Rolfsen



Conférence
Michel Lehmann : « La possibilité d’un vérisme allemand ? »
Théâtre du Capitole, Grand foyer, 28 septembre à 18h

Parlons-en rencontres d’avant spectacle
Théâtre du Capitole, Grand foyer, 29 septembre, 3 et 6 octobre à 19h



Leni Riefenstahl : Tiefland

Tournage en eaux troubles

Danseuse, comédienne, photographe et surtout cinéaste, Leni Riefenstahl (1902-2003) conserve une place inconfortable au côté des artistes majeurs du siècle dernier. Mondialement célèbre, son nom reste attaché au tournage de deux films de propagande (Sieg des Glaubens, en 1933, Triumph des Willens en 1935) qui ont contribué à forger l’image d’un nazisme conquérant, fier de sa mission civilisatrice. A Nuremberg, dans un climat d’extase mystique, Hitler devenait à l’écran le dieu des temps nouveaux, tout à la fois vengeur et prophète. Sur la même lancée, Olympia (Les dieux du stade, 1936 ) présentait les Jeux Olympiques de Berlin comme la victoire effective de la discipline et de l’énergie allemandes sur toutes les frilosités du monde. Du beau travail de cinéma, net, incisif, sans bavures ! Celle qui apparaissait dès lors comme « l’égérie du Troisième Reich » pouvait-elle se défaire de son auréole noire ? Jusqu’à son décès, à plus de cent ans, Leni Riefenstahl n’en a pas moins conservé des admirateurs inconditionnels, qui ont retenu son continuel dynamisme et minimisé ses évidentes compromissions. A leurs yeux, les œuvres qui avaient fait sa renommée n’étaient rien d’autre que des travaux de commande, dont les qualités proprement artistiques devaient avec le recul du temps faire oublier la portée politique. A sa décharge, était mis en avant le reste d’ une longue carrière, menée principalement dans les domaines voisins du cinéma et de la photographie : ses premiers films de montagne tournés comme interprète puis comme réalisatrice (Das blaue Licht / La Lumière bleue, 1932), ses reportages effectués bien plus tard auprès des tribus primitives d’Afrique ou encore ses explorations des fonds sous-marins. Et puis, il y a aussi Tiefland, qui l’a occupée pendant toute la guerre et qui ne sera présenté en public qu’en 1954, sans grand succès d’ailleurs.

Qu’allait donc chercher la protégée d’Hitler dans la pièce catalane d’Àngel Guimerà et dans l’opéra d’Eugen d’Albert ? En quoi son long métrage, financé directement sur les fonds personnels du Führer était-il représentatif de l’idéologie dominante ? Était-ce, comme on a voulu parfois le croire, un acte de résistance, dénonçant par le biais du personnage de Sebastian – le despote des « terres basses » - l’emprise du nazisme sur tout un peuple ? La réalité nous semble bien plus prosaïque. D’une part, l’on sait que Tiefland, qui était alors fréquemment représenté dans les théâtres lyriques germaniques, faisait partie des opéras préférés d’Hitler. On sait également que le projet d’en tirer un film n’était pas nouveau. Leni Riefenstahl, elle même, y pensait depuis longtemps. A côté d’autres adaptations cinématographiques de la pièce d’origine, faites en Catalogne (dès 1907), en Argentine ou aux États-Unis (Marta of the Lowlands, 1914), retenons aussi que Lil Dagover, l’une des grandes stars du muet allemand, interprétait Marta dans un long métrage de soixante-sept minutes, réalisé en 1922 par Adolf Edgar Licho. Rudolf Lothar, le librettiste de l’opéra, était présent au générique et la musique d’accompagnement devait être celle d’Eugen d’Albert. Tout au long des années suivantes, tandis que l’Allemagne s’enfonce dans la crise économique, les films de montagne (Bergfilme) défendent généralement un idéal de santé et de traditionalisme face aux multiples pollutions urbaines. Cette opposition entre la pureté des cimes et les miasmes des « basses terres » se retrouvera fréquemment dans les productions nazies. Même si son sujet est, du moins en apparence, fort éloigné de l’actualité, même si, de toute évidence, ses sources littéraires et musicales sont étrangères au Grand Reich, Tiefland n’a donc rien qui puisse déplaire à la censure officielle. Au romantisme tardif et au naturalisme de la pièce de Guimerà, il répond par une esthétique tout entière portée par l’exaltation d’un homme nouveau, pur par ses origines, n’hésitant pas à tuer pour défendre son bien. Le berger qui a étranglé le loup afin de protéger son troupeau saura de la même manière se débarrasser de son rival. Par son physique déjà, Franz Eichberger, l’acteur débutant choisi pour le rôle de Pedro, représente un certain idéal aryen. Bernhard Minetti, dont la carrière théâtrale, surtout par la suite, sera de toute première importance, incarne avec une grande force d’expression Sebastian, le maître des « basses terres ». Leni Riefenstahl, pour sa part, est une Marta un peu trop mûre à l’évidence mais au réel talent de danseuse et de comédienne. Pour les besoins de la réalisation, l’intrigue a été resserrée dans le temps. Faisant suite à une longue séquence d’ouverture, où l’on découvre la grandiose beauté des montagnes, elle se déroule avec le minimum de paroles et avec, pour chaque plan, une évidente recherche plastique. Son ordre reste chronologique, depuis le moment où Pedro tue le loup jusqu’à celui où, après avoir étranglé Sebastian, il regagne la montagne avec celle qu’il a aimée dès qu’il l’a vue.

Du fait de la guerre, des exigences de la réalisatrice et de multiples dépassements financiers, le tournage qui devait être effectué en quelques mois dure plus de quatre ans, de 1940 à 1945. La plupart des scènes sont réalisées dans les studios de Berlin puis dans ceux de Prague ; les extérieurs ont pour cadre les Dolomites ; quelques rares plans proviennent d’Espagne. Les cinéastes Georg Wilhelm Pabst, Arthur Maria Rabenalt et Harald Reinl (en tant qu’assistant) apportent leur contribution pour quelques séquences. Notons – et ce n’est pas rien – qu’à plusieurs reprises par la suite, il sera reproché à Leni Riefenstahl d’avoir utilisé comme figurants des Tsiganes, prisonniers dans des camps. Ignorait-elle alors, comme elle n’a cessé de le redire, qu’ils étaient voués à une extermination prochaine ?

C’est Herbert Windt, dont le nom se retrouve au générique de nombreux films allemands de l’époque (Olympia, entre autres) qui compose la musique, en citant abondamment celle d’Eugen d’Albert, mais sans en retenir des parties chantées. Selon certaines sources, Giuseppe Becce, non crédité au générique, serait intervenu également pour cette illustration sonore.

En 1954, Jean Cocteau, en tant que président du jury, tente vainement de faire accepter Tiefland dans la sélection officielle du Festival de Cannes. Il se serait même proposé d’en rédiger alors les sous-titres français. Depuis cette date, le film n’a connu qu’une vie quasi-clandestine. Il n’a été que très rarement montré en France (en 1983, à Paris, dans le cadre du Festival d’Automne, par exemple). Pour des raisons compliquées de droits, il est impossible d’en organiser aujourd’hui une projection publique. Si l’on veut le découvrir, il n’existe guère d’autre solution que d’en faire venir une copie en DVD depuis l’Allemagne ou les États-Unis. Ainsi, il ne circule plus qu’à l’ombre, loin des sommets qu’il voulait atteindre. Mais n’est-ce pas là le sort de la très grande majorité des œuvres cinématographiques qui, avec plus ou moins de netteté, conservent au fond d’elles mêmes, la marque du nazisme ?

Pierre Cadars



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